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La Nakba, ce n’est pas que du passé pour les Palestiniens : elle se poursuit sans répit depuis 70 ans

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aut_6093BisIsraël continue à voler la terre des Palestiniens, à révoquer leurs droits de résidence, et à détruire leurs maisons pour que des Israéliens juifs puissent s’installer à leur place.  

Il y a soixante-dix ans, mon univers et celui de près d’un million d’autres Palestiniens a été bouleversé pour toujours par la création de l’État d’Israël. Expulsés de nos foyers et de notre terre pour céder la place à un État à majorité juive, devenus du jour au lendemain réfugiés en exil ou déplacés à l’intérieur de notre pays, nous avons vu nos vies bouleversées et brisées.

Femmes bédouines assises près des ruines de leurs habitations, démolies par des bulldozers israéliens  à Umm al-Hiran, un village bédouin dans le désert du Néguev, au sud d’ Israël, 18 Janvier 2017. (Reuters / Ammar Awad)

Sept décennies plus tard, Israël continue systématiquement à déraciner et à déplacer les Palestiniens à l’intérieur d’Israël et en Cisjordanie occupée, dans le cadre d’un effort poursuivi sans relâche depuis 1948 pour effacer toute trace de notre présence sur cette terre et nous remplacer par des Israéliens juifs.

Je suis né en 1939 à Nazareth, en Palestine, le sixième de neuf enfants, et j’ai grandi dans une petite ville voisine appelée Al Mujaydil. J’ai de bons souvenirs de mon enfance, de mes jeux avec mes cousins qui vivaient dans le quartier, et de l’odeur des amandes fraîches, des citrons, et de la pluie. Mais en avril 1948, tout a changé.

Mohamed Buttu vers 1962, à l’âge de 23 ans. Buttu, originaire d’Al Mujaydil,  est un déplacé interne                 palestinien                                                          

Mon père revenait d’Haïfa quand la voiture où il se trouvait a été arrêtée par des membres d’une milice sioniste, qui l’ont ligoté et enlevé, après lui avoir bandé les yeux avec les autres  passagers. Nous n’avions aucune idée de l’endroit où il se trouvait, ou s’il était vivant ou mort. L’expulsion massive des Palestiniens battait son plein, des dizaines de milliers d’entre nous avaient déjà été chassés de chez eux et le chaos et la terreur s’étendaient sur tout le pays. Convaincue que mon père avait été tué, ma mère avait organisé ses funérailles.

Soudain, au bout de trois semaines, mon père a été libéré sans aucune explication. Quand il est revenu à la maison, il a appris que des combattants sionistes s’approchaient de notre ville. Craignant pour notre sécurité, il a décidé de s’enfuir avec nous à Nazareth, où il espérait trouver un refuge provisoire avant de revenir chez nous un peu plus tard. Six semaines plus tard, la ville a été attaquée. Je me souviens comme si c’était hier des balles qui s’écrasaient à mes pieds. Mon père a décidé de repartir, vers le nord cette fois, et, à pied, nous nous sommes mis en route vers le nord, vers le Liban, à près de 80 kilomètres de là.

Le temps passant, nous avons compris que les pays arabes voisins n’allaient pas libérer la Palestine et nous permettre de rentrer chez nous, et donc, en 1950, mon père a décidé que nous rentrerions par nous-mêmes. En passant par la Jordanie, il a traversé la frontière à pied et est rentré en Israël jusqu’à Nazareth via la Cisjordanie. Les autres membres de la famille l’ont suivi peu de temps après, également à pied, sauf ma sœur aînée qui est restée en Jordanie parce qu’elle avait un enfant en bas âge et avait peur d’être tuée par les soldats israéliens sur le chemin du retour, comme c’était le cas de nombreux Palestiniens qui tentaient de revenir.

À notre retour, nous avons constaté que les quelque 150 000 Palestiniens qui étaient restés au pays étaient traités comme des étrangers indésirables dans leur propre pays. Bien qu’on nous ait donné la citoyenneté, presque toutes nos terres avaient été saisies, et nous avons vécu sous un régime militaire jusqu’en 1966. Ma mère a même été poursuivie pour s’être « infiltrée » dans son propre pays, et a été déportée, avec mes frères et sœurs et moi-même. On ne nous a donné un sursis, qui nous a épargné d’être à nouveau expulsés, qu’après les protestations de Palestiniens qui craignaient qu’Israël ait l’intention d’expulser tous ceux qui étaient restés.

Le secteur de la propriété familiale des Buttu, dont une partie a été transformée en un parc qui va être rénové. Sur le panneau on lit : « Rénovation du Parc des originaux » (remarquez les très vieux oliviers palestiniens dans le fond), Al Mujaydil, Palestine, 20 octobre 2013. (Thomas Dallal)

Mais bien que nous ayons été autorisés à rester, les blessures que nous avions subies étaient encore fraîches et douloureuses. À Al Mujaydil, toutes les maisons avaient disparu -rasées et remplacées par de nouvelles habitations construites pour les immigrants juifs. La mosquée avait été détruite, tout comme le cimetière musulman. Tout ce qui restait, c’était deux églises et un cimetière chrétien. Un parc et une usine L’Oréal s’élèvent aujourd’hui à l’emplacement de notre ville. Dans le parc un panneau indique que la ville a été établie en 1950 par des immigrants (juifs) iraniens. Imaginez ce que c’est de voir votre maison et les biens auxquels vous tenez le plus, saisis par des étrangers ou détruits, et l’histoire de votre famille et de votre peuple, effacée.

Mon histoire n’est pas exceptionnelle. En fait, je fais partie de ceux qui ont eu de la chance. Environ 750 000 Palestiniens ont été expulsés de chez eux et empêchés de rentrer, au cours de ce qu’on a appelé la Nakba (« catastrophe » en arabe)[1]. Plus de 400 villes et villages palestiniens ont été systématiquement détruits ou récupérés au profit de juifs israéliens. Et des centaines de Palestiniens ont été tués dans les massacres [2] qui ont déclenché l’exode des réfugiés.

Aujourd’hui, Israël continue de voler les terres des Palestiniens, d’abroger leurs droits de résidence, et de détruire leurs foyers, pour que des juifs israéliens puissent vivre à leur place. Un exemple frappant est qu’Israël est en train de détruire toute la communauté d’Umm Al Hiran, dans le sud d’Israël, et d’en faire déguerpir ses résidents palestiniens, qui ont la citoyenneté israélienne. À sa place, Israël projette de construire une ville pour juifs, appeée « Hiran ».

Depuis plus de 50 ans, les Palestiniens des territoires occupés vivent sous l’oppression militaire israélienne, sans droits, tandis que les Palestiniens citoyens d’Israël sont soumis à des dizaines de lois discriminatoires. L’une de ces lois nous empêche de nous réunir avec des membres de nos familles expulsés en 1948, comme c’est le cas de ma sœur. Bien qu’elle soit née, qu’elle se soit mariée et qu’elle ait eu son premier enfant à Al Mujaydil, Israël lui a refusé le droit de revenir et de rejoindre notre famille. Par conséquent, elle a passé le restant de ses jours en Jordanie, où elle est morte en 2002, malgré son désir de rentrer chez nous. Mes cousins sont toujours éparpillés dans le monde entier.

Des millions d’autres Palestiniens apatrides continuent de languir misérablement dans des camps de réfugiés surpeuplés. Très souvent, ils ne vivent qu’à quelques kilomètres des foyers dont ils ont été expulsés, et où vivent maintenant des juifs israéliens. Ces dernières semaines, les Palestiniens de Gaza, qui subissent depuis plus d’une décennie un siège cruel et illégal, ont participé la Grande Marche du Retour, revendiquant le droit légitime des réfugiés à rentrer chez eux, un droit consacré par la Résolution 194 de 1948 de l’Assemblée Générale des Nations Unies. 

À Gaza, environ trois habitants sur quatre sont des réfugiés de l’intérieur d’Israël. La réponse israélienne a été de faire abattre et de tuer plus de 100 manifestants désarmés par ses tireurs embusqués.

La Nakba n’a pas été qu’un événement historique. Elle se poursuit sans répit depuis 70 ans. Chaque fois que je sors de Nazareth, je passe devant la ville où j’ai grandi. Bien que je l’aperçoive encore et que j’aie les titres de plus de 40 hectares de terre, je ne peux pas retourner y vivre. J’ai un petit-fils, un adorable petit garçon de 4 ans que j’aime plus que tout au monde. Je rêve du jour où il pourra connaître la liberté et l’égalité de droits dans notre patrie, et je prie qu’il n’ait pas à subir les mêmes souffrances que ce que nous a fait subir le régime raciste, le régime d’apartheid qu’Israël a imposé sur notre terre.

NdT

[1] On parle aussi de l’ « Exode » palestinien.

[2]   Selon les sources et les définitions, on définit comme « massacre » des tueries faisant entre 10 et 70 victimes, à partir de 24 selon l'historien sioniste Benny Morris, et plus de 3, selon l'ONU.

Mohamed Buttu محمد بطو

Original: The Palestinian Nakba wasn’t just a historical event, it has continued unabated for 70 years

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 28 mai 2018


 
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