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Brésil: l’incarcération de Lula réactive le coup d'État "made in USA" de 2016

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aut_6024BisAprès un procès soldé par une condamnation à 12 ans d’emprisonnement de l'ancien président Inácio Lula da Silva, dans lequel les preuves et les témoins de la défense ont été rejetés par les juges du TRF-4 [Tribunal régional fédéral] (1). Après l’enterrement de deux articles de la Constitution par la présidente du Tribunal suprême fédéral (STF) , Carmén Lúcia. Après les menaces d’intervention du commandant de l'armée, le général Eduardo Villas Boas, qui ont pesé sur le verdict de la juge du STF, Rosa Weber.

Après un énième lynchage médiatique par les chaînes de télévision: "TVGlobo", "SBT", "TVRecord" et les journaux "Folha de São Paulo", "Estado de São Paulo", "O Globo" et le magazine "Veja", enfin, le vendredi 6 avril à 17h00, le juge Sergio Moro a lancé un mandat d’arrêt contre l'ancien président Lula. Mandat que la police fédérale de São Paulo n'a pas exécuté pour ne pas se heurter aux milliers de personnes qui protégeaient l'ancien président, barricadé au siège du syndicat de la métallurgie de la ville de São Bernardo do Campo. Puis, samedi, à 18h40, après avoir parlé pendant plus d'une heure aux milliers de militants rassemblés devant le siège du syndicat, l'ancien président Inácio Lula da Silva s’est livré à la Police Fédérale, qui l'a conduit à la prison de Curitiba.

Contacté, le député du PT, Wadih Damous, avocat et ancien président de l'OAB -RJ (2) - a confirmé que « ... l'ancien président Lula, avant de se rendre à la police, a réaffirmé qu’il estime arbitraire et injuste la condamnation du TRF4, considérant comme une provocation le mandat d'arrêt du juge Sergio Moro, dans la mesure où le Tribunal Supérieur de Justice (TSJ) doit encore analyser deux des motifs de l'appel, tandis qu’au Tribunal supérieur fédéral (STF), deux ADC (recours en constitutionnalité), présentés par le juge du STF Marco Aurélio Mello restent en suspens... ».

Wadih a ensuite souligné que les avocats de Lula attendent une réponse de la présidente du STF, Carmén Lúcia, afin que les deux ADC du juge Marco Aurélio Mello, puissent être examinés par les juges du STF à la séance plénière du 11 avril. L'un des avocats de Lula, Cristiano Zanin Martins nous a dit -par téléphone- : « Si les deux ADC avaient été examinés avant le débat sur notre demande d’ Habeas Corpus, le résultat aurait été de 6 à 5 en faveur de Lula, puisque la juge Rosa Weber, dans une décision précédente, avait voté en faveur de Lula. Malheureusement, cette juge, croyant que les deux ADC constitutionnels avaient été rejetés par la présidente du STF, a voté contre, pour une simple question de soi-disant solidarité collégiale. Donc, si les deux ADC sont débattue par la réunion plénière des juges le 11 avril, il sera possible de suspendre l'incarcération de Lula et d’effectuer son inscription auprès du Tribunal suprême électoral (TSE) en tant que candidat du PT à l’ élection présidentielle d’octobre. »

 

Gilmar Machado

Empêcher la candidature de Lula

Pour la bourgeoisie brésilienne et, naturellement, pour les maîtres de la Maison Blanche et de Wall Street, l’éventuelle candidature de Lula aux élections d'octobre pose un gros problème, puisque les partis de droite modérés et ceux qui représentent les secteurs les plus conservateurs n'ont pas de candidat d’envergure nationale, capable de contrer la popularité de Lula. Dans le même temps, la droite, en raison de la faillite économique du gouvernement de Michel Temer, n'est en mesure de proposer aucun programme, compte tenu de la situation désastreuse dans laquelle se trouve aujourd'hui le Brésil.

Pour cette raison, Lula, ancien ouvrier métallurgiste ainsi qu’ ancien président, a le soutien non seulement des secteurs populaires qui, pendant les gouvernements du PT, ont reçu de nombreux avantages ; il bénéficierait aussi du vote d'une partie de la classe moyenne, qui, bien que n'étant pas sympathisante du PT , reconnaît que Lula est le seul à avoir fait des réformes sociales véritablement universelles.

Ainsi, la hâte du juge d'instruction de Curitiba, Sergio Moro et des trois juges du TRF-4 à jeter Lula en prison est motivée par le fait que si l'ancien président reste en liberté aussi longtemps que ne sont pas analysés par les juges du TSJ les deux derniers recours de la défense, Lula peut entamer la campagne électorale du PT et l'emporter, et même dès le premier tour. En effet, le principal institut de sondage brésilien, "Data Folha", a annoncé le 5 avril que Lula bénéficiait de 43% des intentions de vote, qui auraient augmenté avec le temps, malgré le lynchage médiatique de « TV Globo ». Sans oublier que le règlement électoral stipule que les juges du Tribunal électoral suprême (TSE), examinent la validité des candidatures seulement après la clôture des inscriptions, fixée au 10 août, ayant le temps jusqu'au 17 septembre pour rendre leur décision. C'est-à-dire, vingt jours avant le 7 octobre, où 141 millions de Brésiliens se rendront aux urnes pour décider quels seront les deux candidats qui seront en tête au premier tour.

Il est clair que si Lula commence sa campagne électorale le 15 avril, en participant aux débats télévisés et radiophoniques et en organisant des rassemblements à travers le Brésil, le scénario de l’accusation bâti par le juge Sergio Moro perdra inévitablement tout crédit aux yeux des électeurs. De fait, "Data Folha" a prédit que les 43% d’ intentions initiales de vote en faveur de Lula pourraient atteindre 65% ou même 70%, comme cela s'est produit en 2006. Dans ce cas, avec 65% des intentions de vote en sa faveur, il est peu probable que les juges du TSE auraient osé disqualifier la candidature de Lula en invoquant un article de la loi «Ficha Limpa» (Casier judiciaire vierge).

À ce stade, la seule solution pour bloquer la candidature de Lula était d'accélérer la condamnation dans le cadre du TRF-4, puis de la faire confirmer par le STF, en rendant effective la détention avant que Lula puisse être inscrit auprès Tribunal électoral suprême (TSE) en tant que candidat du PT à l'élection présidentielle d'octobre !

 

Carlos Latuff

La réactivation du coup d'État institutionnel de 2016

Le président du PT, Luis Marinho, qui était aux côtés de Lula au Syndicat des Métallurgistes de São Bernado do Campo, nous a dit par téléphone: « ...Pour le PT Lula est et reste notre candidat! Ce qu'ils ont fait contre nous est une persécution implacable, dans le but de détruire non seulement Lula mais tout le parti. Précisément parce que nous avions remporté quatre élections d'affilée et, maintenant, avec la candidature de Lula, le PT gagnerait dès le premier tour. C'est pourquoi nous attendons et espérons que tout le processus juridique des appels présentés par les avocats soit débattu, en particulier les deux ACD constitutionnels qui permettraient à Lula de mener la campagne électorale. »

Malheureusement, la "race des patrons" brésilienne et les maîtres du pouvoir impérialiste ne veulent pas que Lula dispute la campagne électorale, car, malgré ses 72 ans, il reste le principal leader populaire dans lequel le prolétariat, la classe ouvrière et une partie des intellectuels se reconnaissent. En fait, Lula est le seul leader de la gauche et du centre-gauche capable de gagner la confiance de 80 millions d'électeurs, surtout maintenant qu'au Brésil, l'économie est pratiquement à l’arrêt, atteinte par le retour de l'inflation et du chômage, et par la dégradation sociale et l'augmentation effrénée de la criminalité.

Le sénateur de Rio de Janeiro, Lindbergh Farias a bien voulu expliquer aux lecteurs de cet article que "... la condamnation initialement infligée par le juge Sergio Moro, assortie d’une peine de prison de neuf ans, a été ensuite alourdie à douze ans par les juges du TRF-4 pour créer de manière définitive une situation infamante, capable de disqualifier Lula et le PT aux yeux des électeurs. C'est pourquoi la condamnation par le TRF-4 est devenue le cheval de bataille de la droite au Parlement et des médias dans la société. Je me réfère en particulier à TV Globo, qui a utilisé ce procédé, ourdi par le juge Sergio Moro, pour développer la haine de classe envers les travailleurs et les pauvres en général ».

La condamnation du TRF-4 et l’attitude du STF n'ont pas convaincu les grands journaux du monde occidental. Le "New York Times", "Le Monde", en passant par "El Pais" et "Der Spiegel", se sont montrés surpris et, dans un certain sens, inquiets, de l'intervention verbale du haut commandement des forces armées, qui a été suivi de la décision d'arrêter Lula, au mépris des dispositions de la Constitution de 1988. En fait, deux jours avant que les juges de la STF se réunissent pour examiner la demande d'Habeas Corpus et les deux ADC constitutionnels, le président putschiste, Michel Temer, a rencontré « en privé » le commandant de l'armée, le général Eduardo Villas Boas. Immédiatement après cette réunion, Villas Boas a envoyé sur Internet un tweet explosif , dans lequel, en tant que "Commandant des Forces Armées", il a émis un avertissement sévère - clairement adressé aux juges de la STF -, où perçait implicitement la menace d'une intervention de l'armée au cas où les juges acquitteraient Lula, lui permettant de se présenter aux élections en tant que candidat du PT.

En réalité, le tweet du Général Villas Boas était une déclaration implicite de guerre contre le PT et le mouvement populaire, car les principaux commandants des régions militaires (3) ont immédiatement répondu présent, se montrant prêts à intervenir avec leurs troupes. Dans la pratique, avec un simple tweet, le Général Villas Boas a réussi à créer un climat virtuel de guerre civile qui a influencé les décisions des juges du STF. Heureusement, l'appel interventionniste a été immédiatement ramené à de plus justes proportions par le commandant de l'armée de l'air, Nivaldo Luiz Rossato, qui a ainsi empêché l'aggravation de la situation. D'autre part, il convient de rappeler qu'en 2016, les officiers de l’armé de l’air de garde à l'aéroport de Congonha ont empêché la police fédérale d'appréhender l'ancien président Lula et de l’emmener menotté à Curitiba pour y être interrogé par le juge Moro, en présence des caméras de « TV Globo », naturellement !

Il faut dire que la remise en marche du coup d'Etat de 2016, par lequel le Parlement et le STF ont mené à bien la destitution la présidente Dilma Rousseff, n'a pas eu les effets escomptés, vu que les grandes manifestations contre la condamnation de Lula ont commencé vendredi après-midi, pour se poursuivre samedi et dimanche, dans les vingt-six capitales des États fédéraux, dans le district fédéral de Brasilia, où le gouvernement, les ministères et le commandement national des Forces armées ont leur siège, et dans 50 autres villes du Brésil. Par exemple, à Rio de Janeiro, plus de 50 000 personnes ont manifesté pendant deux jours en occupant le centre-ville. Des manifestations, cependant, qui ne se termineront pacifiquement que si la présidente du Tribunal suprême supérieur (STF), Carmén Lúcia, convoque pour le 11 avril la réunion plénière des juges du STF pour examiner de la validité de deux recours à la Constitution (ACD) présentés par le juge Marco Aurélio Mello.

Dans le même temps, les chefs de deux « fronts populaires » (4) soutenant la candidature de Lula aux élections d'octobre, respectivement, João Pedro Stedile et Guillherme Boulos, continuent à mobiliser tous leurs militants et sympathisants, en tenant des manifestations de protestation devant tous les sièges régionaux de « TV Globo » et de la Justice fédérale. Dans certains cas, la police s’est heurtée aux participants, et à Curitiba un policier a tiré sur un jeune manifestant. Dans les autres villes du Brésil, la police a évité l’affrontement avec les manifestants, tandis que les unités de la police militaire sont restées dans leurs casernes. À Rio de Janeiro, où il y a un mois, le gouvernement fédéral avait décrété l'intervention de l'armée, les chefs militaires ont limité les patrouilles armées pour éviter que d'éventuels affrontements armés dégénèrent en soulèvement populaire dans les favelas.

 

Les responsabilités des USA

En Décembre 2017, le procureur général adjoint des USA Kenneth Blanco a déclaré au journal « Clarin », à Santiago du Chili  : » ... Le jugement rendu contre l'ex-président du Brésil, Inacio Lula da Silva, est le premier exemple des résultats extraordinaires obtenus grâce à la collaboration du Département de la Justice des USA (DOJ) et des juges brésiliens , dans le cadre de l'opération baptisée "Lava Jato" ». Plus tard, lors de la « Conférence de Dialogue interaméricain: Les leçons du Brésil », Kenneth Blanco a rappelé que « ... La coopération entre les magistrats du Département de la Justice et les juges brésiliens est si importante, qu'elle se développe au-delà même des processus formels décrits dans les traités de coopération juridique mutuelle »

Car, ô coïncidence !,  tous les juges d'instruction ou procureurs adjoints qui ont entretenu des relations avec le DOJ de Kenneth Blanco sont aussi ceux qui, dans leur propre pays, ont traduit en justice les dirigeants des partis progressistes ! C’est le cas du Mexicain Raúl Cervantes, de la Panaméenne Kenia Porcell et de l’Argentin Claudio Bonaio, devenu célèbre pour avoir tenté de poursuivre en 2016, peu de temps avant l'élection, Cristina Fernandez Kirchner, à l'époque présidente de l'Argentine.

De même pour l'ex-président du Paraguay, Francisco Lugo, évincé par un coup d’État législatif encore plus honteux que celui qui a été perpétré contre Dilma Rousseff : les juges qui ont alors ratifié sa destitution, puis la condamnation lui interdisant d'être à nouveau candidat à la présidence, étaient liés au DOJ US de Kenneth Blanco.

L'activité du DOJ, et donc ses ramifications dans les pays d'Amérique latine, n'est pas fortuite. De fait, le 28 juin 2009, au Honduras, l'arme institutionnelle de la destitution a été utilisée pour la première fois pour chasser de la présidence Manuel Zelaya, considéré par le Département d'Etat comme un « dangereux chaviste ». Et c'est précisément grâce à l'expérience acquise avec la mise en accusation contre Zelaya que le Département d'Etat a décidé de substituer au vulgaire coup militaire le coup institutionnel sophistiqué, effectué par les magistrats et les médias liés à l'opposition.

C’est pourquoi, en octobre 2009, soit trois mois après le coup d'État institutionnel au Honduras, Wikileaks a révélé que l'ambassade US  au Brésil - pour ne pas dire les antennes du FBI, de la CIA et du Département d'État - ont organisé un stage de formation à Rio de Janeiro, au cours duquel s'est déroulé le séminaire intitulé «Projeto Pontes, construindo pontes para aplicação da lei no Brasil» [Créer des liens pour l’application de la loi au Brésil, NdT] (5).

À ce stage participaient des procureurs et des juges d’instruction fédéraux brésiliens, ainsi que 50 agents spéciaux de la police fédérale brésilienne. Il y avait aussi des magistrats étrangers, du Mexique, du Costa Rica, du Panama, de l'Argentine, de l'Uruguay et du Paraguay. Ce sont les mêmes personnes qui seront plus tard en contact avec le Département de la Justice de Kenneth Blanco et sur les liste des fonctionnaires du Département d'Etat commentant les enquêtes contre Cristina Kirchner en Argentine, Fernando Lugo au Paraguay, Jorge Glas en Equateur, Dilma Rousseff et Inacio Lula da Silva au Brésil . Pour qu’il ne subsiste aucun doute sur les « liens fortuits » de certains juges d'Amérique latine avec le Département de la Justice et avec le Département d'État US, Glauco Cortez a révélé sur le site « Cartas Campinas » que, « en 1998, Sergio Moro et Gisèle Lemke, un collègue du juge fédéral, ont passé un mois aux USA à suivre un programme spécial à la Harvard Law School [Faculté de Droit de Harvard, NdT]. Plus tard, en 2007, le juge Sergio Moro a assisté pendant trois semaines à un cours organisé par le Département d'État à Washington pour les « leaders potentiels » !

 

Foto : Vitor Teixeira

Notes

1- TFR-4: le Tribunal Régional Fédéral de la 4ème Région est situé à Porto Alegre dans l' État de Rio Grande do Sul.

2- OAB-RJ: Ordre des Avocats du Brésil-Section de l'Etat de Rio de Janeiro

3- Les généraux ouvertement interventionnistes seraient: a) le général Geraldo Miotto, chef du Commandement militaire du Sud, qui compte 50 000 soldats; b) José Luiz Dias Freitas, chef du commandement militaire occidental, qui coordonne la défense des frontières avec la Bolivie et le Paraguay; c) le général Edson Skora Rosty, chef d'état-major du commandement militaire de l'Amazone; d) le général Cristiano Pinto Sampaio, Commandant de la 16ème « Brigade d’Infanterie forestière «  ( troupes spéciales / commandos), connue sous le nom de "Brigade de Missions", parce que c'est elle qui effectue les missions militaires des Nations Unies.

4- Le "Front Brésil populaire" (Frente Brasil Popular) promu par le MST, tandis que le « Front un peuple sans peur » (Frente Um Povo Sem Medo) est promu par le MTST

5- Projet Relations - établir des relations pour l'application de la loi au Brésil.

Achille Lollo

Original: Brasile: la detenzione di Lula attualizza il golpe “made in USA” del 2016

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Traductions disponibles : Português/Galego 

 

Source : Tlaxcala, le 10 avril 2018

 



 
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