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Ubu règne sur l’université française

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Alain_GarrigouBisBaisse des crédits et aberrations bureaucratiques

Des élèves en quête d’université, des professeurs exaspérés, des facultés au bord de l’asphyxie… On ne peut pas dire que la rentrée s’annonce sous les meilleurs auspices. Pour diminuer les fonds publics consacrés à l’enseignement supérieur français, les gouvernements ont imaginé des normes quantitatives et des dispositifs qui tous conduisent à un renforcement de la bureaucratie. Jusqu’à l’absurde.

Lenseignement coûte cher. Comment ne pas être tenté d’en réduire la facture ? L’État néolibéral n’a pas la primauté de ce souci gestionnaire, conçu comme une exigence de rationalisation. La réponse principale qui y est apportée — limiter les effectifs — se confond peu ou prou avec une sélection sociale. On a un peu oublié que Mai 68 est partiellement né en réaction aux plans d’économies d’un pouvoir effrayé par l’explosion des effectifs universitaires, ou encore que la loi Devaquet (1)a suscité la forte mobilisation de 1986.

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Jonathan Wolstenholme. « Your Move » (À toi de jouer), 2003. Bridgeman Images

Le rejet de ces projets n’y a rien changé : l’université demeure en première ligne. Les gouvernants croient en effet trouver là un gisement tout désigné d’économies par le nombre de fonctionnaires, par leur faible capacité de mobilisation, par le peu d’efficacité d’un premier cycle marqué par l’« échec scolaire » — même si celui-ci ne tient pas à l’université mais au baccalauréat, qui ne joue pas de rôle d’orientation ; d’autant que l’université assume aussi une fonction, inavouée, de traitement social du chômage.

Face à ces problèmes, l’administration française, convertie au management et aux algorithmes, a cru trouver le sésame qui permet d’échapper à la décision politique et aux risques : l’admission postbac (APB). Que cache cet acronyme typique de la novlangue bureaucratique ? L’État garantit en principe l’accès à l’université à tous les bacheliers… mais pas forcément dans la voie voulue. Les propositions disponibles en ligne pendant l’été offraient un bel exemple de liste kafkaïenne. La presse s’est emparée une nouvelle fois de l’affaire en mettant en évidence les blocages : pour beaucoup de bacheliers, aucune place dans les universités alentour et les filières dites « en tension ». Vous voulez devenir géomètre ? Vous ferez un brevet de technicien supérieur (BTS) commercial.

Faute de disponibilité et le critère quantitatif régnant en maître, les heureux élus seront tirés au sort dans certaines filières. Au risque d’exclure ceux qui ont mené d’excellentes études secondaires. Au bout du compte, la sélection sociale par l’argent — qui peut aller suivre des études à l’autre bout de la France ? —, des vocations avortées et la multiplication des échecs. Lesquels justifient, en un cercle vicieux, de futures économies…

La ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal souligne un « énorme gâchis » (France Inter, 17 juillet 2017) ; le premier ministre Édouard Philippe s’indigne de l’« absurdité absolue » du tirage au sort (déclaration de politique générale, 4 juillet 2017). Cette prise de conscience pourrait signifier seulement le fiasco d’une politique sectorielle dans un domaine où l’austérité se conjugue à l’obscurantisme. Mais elle sert plutôt de prélude à une réorganisation conforme aux objectifs de l’État néolibéral. Dépendants des marchés financiers ou d’organisations internationales, comme la Commission européenne, les États sont condamnés à faire des économies sans provoquer de révoltes. D’où une politique de rabot budgétaire en économisant sur tout, mais plus sûrement sur les principaux postes de dépenses — l’enseignement et l’armée — et sur les investissements ou les prestations sociales. L’idéologie du management permet de donner à ces mesures une apparence de rationalité. Sans être réduit au rôle minimal que lui assignent les libéraux les plus dogmatiques, l’État est convié à une cure d’amaigrissement en économisant là où il ne peut pas (encore) privatiser. La politique universitaire française n’a rien d’unique, puisque tous les pays poursuivent les mêmes fins, mais ses premiers effets se font sentir.

La France a associé au principe de maîtrise budgétaire une organisation décentralisée des établissements. Grâce à la loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007 (2), ceux-ci bénéficient d’une autonomie gestionnaire exercée par des exécutifs centrés sur leurs présidents. Ils fixent leurs capacités d’accueil en fonction de leurs moyens (locaux, personnels, etc.) et du budget qui leur est alloué (3). Il n’est pas question d’affirmer que des économies ne sont pas possibles ; mais on voit mal comment un ordonnateur aveugle — l’État — pourrait les identifier alors qu’il confie la tâche à des bureaucraties autonomes et concurrentielles. Les universités se comportent souvent comme des institutions banales, chacune cherchant à défendre ses intérêts. Placées sous tutelle budgétaire, elles se révèlent généralement frileuses, pour ne pas dire malthusiennes. S’il existe des filières plus ou moins prisées, le refus de toute réallocation des moyens risque fort de prévaloir, étant donné les équilibres internes issus des élections universitaires. On peut faire confiance aux membres d’une filière dont le nombre d’étudiants décline pour protéger leurs effectifs enseignants et leurs ressources administratives et pour refuser de transférer des moyens à une voisine aux effectifs croissants.

Par ailleurs, la précision des effectifs annoncés, à l’étudiant près, cache un grand flou. Il suffit d’observer les amphithéâtres, pleins en début d’année, avant que se produise une désertion d’abord massive puis progressive. On peut mettre cet exode sur le compte des amphithéâtres surchargés de première année. Mais croit-on sérieusement que cette sélection physique l’emporte ? On pouvait auparavant distinguer les étudiants « réels » des étudiants « de papier » quand ces derniers ne se présentaient pas aux examens. L’utilité d’une deuxième session, où, il y a une dizaine d’années, très peu se présentaient, avait pu être remise en question. Aujourd’hui, tous se présentent, en un revirement des pratiques qui a laissé les enseignants dubitatifs, avant qu’ils comprennent que la présence aux examens conditionnait le versement des bourses, comme l’inscription conditionne l’ouverture des droits sociaux. Moins de copies blanches arrivent entre les mains des correcteurs, mais sans que cela signifie des progrès substantiels : des logorrhées, des réponses au hasard et quelquefois une bonne réponse par-ci, par-là.

Quelques pointages en première année ont révélé une proportion relativement constante de notes très basses : une moitié entre zéro et 5 sur 20. L’administration de certaines universités a alors enjoint aux enseignants de ne plus mettre zéro aux copies blanches. Explication : l’État ne versait plus de dotation pour les étudiants ayant eu zéro. Facétieux ou indignés par la consigne, des correcteurs ont attribué des notes de 0,25 ou 0,1 afin de marquer leur désapprobation. S’ils croyaient déranger, ils se trompaient : ils ont reçu le feu vert administratif. On est tenté de rapprocher les pratiques bureaucratiques de l’État néolibéral de celles de l’ère soviétique, avec leurs statistiques ajustées aux intérêts de la machine planificatrice… Un comble pour des adeptes du marché autorégulateur. Quels sont les véritables chiffres sur lesquels se fonde l’offre d’enseignement des universités ? L’effectif du départ, largement fictif ? Ou l’effectif corrigé par anticipation des abandons ?

Avec le tirage au sort, l’injustice se double d’une absurdité. Trouverait-on une utilité au système s’il faisait au moins comprendre la violence du marché à des jeunes gens qui veulent suivre des études de droit dans une université voisine et auxquels on propose… des études de japonais dans une université lointaine ? Il n’est pas sûr qu’ils s’y résignent et, si c’est le cas, il n’est pas certain que leur pays et eux-mêmes s’en portent mieux.

Autre résultat de cette gestion aberrante : la dégradation de la qualité de l’université, y compris dans le cas d’institutions censées avoir l’intelligence pour raison d’être. La culture managériale inspire aussi des regroupements de papier, comme les communautés d’universités et d’établissements (Comue), dans une course au gigantisme.

La « révolution » managériale a accru le pouvoir des présidences au détriment de l’ancien mandarinat. Le métier d’universitaire a fortement changé depuis sa définition de 1984, qui associait à parts égales l’enseignement et la recherche. Si bien que certains, en dehors de toute légalité, affirment avoir trois missions, en y ajoutant l’administration. Pourtant, ce recours aux universitaires pour gérer l’université va de pair avec leur dessaisissement. En effet, ce ne sont pas des fonctions dirigeantes qui leur sont attribuées, mais le plus ordinaire des travaux de secrétariat. Ils doivent par exemple se charger de l’enregistrement des notes dans le système informatique, sans se rendre compte que cette tâche viole le principe de l’anonymat des copies. Devant le refus de certains enseignants, et surtout la menace de recours, la mesure a été abandonnée. Reste que la politique d’austérité a conduit les universités à limiter leur personnel administratif au minimum vital. Le point de rupture est atteint lors des examens, qui occupent la plus grande partie de l’année universitaire, au détriment de l’enseignement : l’évaluation l’emporte sur l’apprentissage.

Alors, ces professeurs ne pourraient-ils assurer plus d’enseignements tout en évitant une surcharge de travail ? Sans qu’ils soient consultés ni même prévenus, certains ont découvert que leurs cours étaient « mutualisés ». Comment ? En constatant une affluence nouvelle d’étudiants ou devant les horaires bizarres qu’on leur proposait. « Mutualisation » : un joli mot pour désigner les cours communs à plusieurs filières. D’un point de vue bureaucratique, quelle importance de multiplier le nombre d’étudiants d’un cours magistral ? Le professeur qui parle au micro devant cent étudiants peut aussi bien le faire devant cinq cents ! Un point de vue que ces enseignants ne partagent pas toujours, surtout lorsque la mutualisation mêle des cursus très différents. Qu’importe : on ne leur demande pas leur avis. Et, préventivement, on leur a enlevé toute raison forte de protester en les déchargeant du surcroît de travail auquel auraient pu donner lieu les examens. Sans doute doivent-ils prévoir plusieurs modalités pour un même cours, mais les copies se réduiront désormais à des questionnaires à choix multiples — à l’image de l’examen de début d’études en médecine ou… des jeux télévisés. On peut douter que cet exercice améliore le niveau.

On peut également trouver de futurs gisements d’économies dans l’enseignement en ligne — les massive open online courses (MOOC) —, qui pourrait remplacer les traditionnels cours magistraux. Quelques-uns seront disponibles sur Internet pour tout le pays, histoire de préserver le pluralisme, et le tour sera joué. La vieille revendication de Mai 68, supprimer les cours magistraux, sera alors exaucée… Pris par leurs nouvelles fonctions, auxquelles il faut ajouter le travail qu’exigent des filières légalement sélectives comme les masters, les enseignants n’ont plus beaucoup de temps pour leurs recherches. Mais pourquoi les mèneraient-ils encore, sinon par coquetterie, fantaisie ou passion, alors que leur avancement n’en dépend plus depuis longtemps, mais tient de plus en plus à ces tâches et responsabilités administratives pourtant non comprises dans leur mission ? Par ailleurs, qui regrettera les articles désormais absents de revues scientifiques que presque personne ne lisait ?

Quand on se souvient du défi autrement plus grand que l’université française dut affronter au moment de son essor, dans la seconde moitié du siècle dernier, lorsqu’elle fit face à des générations nombreuses et à l’ouverture sociale, on reste confondu devant une impuissance qui relève d’abord d’un étrange renoncement.

Alain Garrigou

Professeur de science politique à l’université Paris Nanterre, auteur de La Politique en France de 1940 à nos jours, La Découverte, Paris, 2017.

Notes

(1La loi Devaquet, du nom du ministre chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, visait à instaurer l’autonomie des universités et la sélection des élèves à l’entrée. À la suite d’un vaste mouvement lycéen et étudiant — au cours duquel la répression policière causa la mort d’un manifestant, Malik Oussekine —, le pouvoir retira le projet.

(2Lire Christine Musselin, La Grande Course des universités, Presses de Sciences Po, Paris, 2017.

(3Lire Christelle Gérand, « Aix-Marseille, laboratoire de la fusion des universités », Le Monde diplomatique, septembre 2016.

Source : Le Monde diplomatique, septembre 2017

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Lu par Arnaud Romain

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