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Pourquoi ont-ils tué Marielle Franco ?

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aut_6002BisL’exécution de la conseillère municipale du Parti Socialisme et Liberté et militante noire, féministe, originaire d’une favela,  est « un crime de haine et un acte terroriste ».

Dans son édition d’aujourd’hui, le quotidien O Globo publie un éditorial dans lequel il demande de ne pas politiser l’assassinat de la conseillère Marielle Franco. « Le fait qu’elle ait été conseillère municipale représentant le PSOL [Parti Socialisme et Liberté] est une question secondaire», selon cet éditorial, qui ajoute qu’il n’est pas non plus significatif qu’elle ait été une femme, noire et originaire d’une favela, et que cela n’aurait fait aucune différence si elle avait été « blanche et riche ».

Dans les lignes qui suivent, l’éditorial du journal le plus important du Brésil affirme que ce crime est l’œuvre de « bandits », et se réjouit du fait que dans la manifestation massive qui a eu lieu en son honneur à Rio de Janeiro, « la couleur rouge » (sic) n’ait pas été prédominante., parce que sa mort ne doit pas être « exploitée de façon partisane ». L’éditorial dit aussi que les cris de « Temer, dégage ! » étaient « de l’opportunisme politique ».

Avant tout, en tant que journaliste, je pense nécessaire de préciser un point. Ce n’est pas nous [les journalistes, NdT] qui écrivons les éditoriaux. Ils sortent des bureaux de direction de l’entreprise. Je connais beaucoup de journalistes du journal O Globo et d’autres médias qui sont profondément émus par l’assassinat de Marielle, et jamais ils ne souscriraient à ce texte. Chaque fois qu’on évoque la ligne éditoriale des médias, les généralisations sont une erreur gravissime. Il y a eu, ces jours derniers, beaucoup d’excellents papiers sur l’assassinat de Marielle, signés par différents collègues employés par les médias appartenant au groupe O Globo. Mais cet éditorial mérite une réponse, parce qu’il est d’un cynisme atroce.

L’exécution de Marielle Franco n’a pas été « politisée ». C’est un acte politique. Que Marielle ait été une femme, noire, originaire des favelas, bisexuelle, féministe, militante des droits humains et socialiste n’est pas une « question de second plan ». C’est précisément pour cela qu’elle a été tuée. Elle n’a pas été tuée par des « bandits » mais par un type spécifique de bandits. Ce meurtre ne relève pas de l’insécurité ; il n’entre pas dans les statistiques. Ce n’était pas une agression. Ce n’était pas une balle perdue. Ce n’est pas dû au hasard. Au moins deux voitures l’ont poursuivie sur quatre kilomètres. C’était une action concertée. Les balles ont été tirées par des professionnels. Ce n’est pas une balle qui a été tirée, mais treize. Les balles appartenaient à la police, le type d’arme utilisé aussi. Marielle n’est pas une victime aléatoire.

Si elle avait été « blanche et riche », comme dit l’éditorial, si elle n’avait pas été une femme  noire, originaire de favela, bisexuelle, socialiste, militante des droits humains, si elle n’avait pas été conseillère municipale, si elle n’avait pas obtenu 46 000 voix, si elle  n’avait pas été une « gosse de la Maré »[1] au Conseil Municipal, si elle n’avait pas été opposée à l’intervention militaire à Rio de Janeiro appuyée par le journal O Globo, c’est-à-dire que si elle n’avait pas été qui elle était, elle aurait éventuellement pu être tuée dans une agression, un accident ou toute autre manifestation d’insécurité dont tout un chacun peut être la victime. Mais elle n’aurait pas été exécutée par ceux qui l’ont exécutée, de la façon dont ils l’ont exécutée. Si elle n’avait pas été qui elle était, elle serait vivante aujourd’hui.

Suite à la réaction populaire au brutal assassinat de Marielle Franco, qui s’est matérialisée par des dizaines de milliers de personnes défilant dans chaque ville du Brésil, par des témoignages de solidarité qui parviennent de différents points du globe et par une énorme pression sociale, y compris internationale, pour que son meurtre soit élucidé, une bataille de récits contradictoires, aussi politique que son assassinat, s’est engagée.

 

"Les roses de la résistance naissent de l'asphalte"

D’un côté, celui du marigot de la politique et d’internet, de faux profils et des sites de fake news se sont mis à répandre de fausses informations  sur Marielle : que c’était l’ex-épouse d’un trafiquant de drogues, que sa campagne avait été financée par le Comando Vermelho[2], qu’elle « défendait des délinquants ». Des députés d’extrême droite, et même une juge, admiratrice de Sérgio Moro[3], ont partagé ces fausses nouvelles sur les réseaux sociaux, ce pour quoi ils sont poursuivis devant la justice. La machine de diffamation au service du candidat fasciste Jair Bolsonaro -le seul des candidats à la présidentielle qui n’ait pas condamné ce meurtre- inonde les réseaux sociaux et les groupes de Whatsapp de ce type d’immondices.

D’autre part, les discours qui s’alignent sur l’éditorial de O Globo tentent d’effacer de la mémoire de Marielle tout ce qu’elle fut de son vivant et de masquer les motifs politiques et idéologiques de son odieux assassinat de sang froid. Ils essaient de transformer Marielle en une victime de plus de l’insécurité, comme dit le ministre de la Justice du président putschiste Michel Temer, et soutiennent que sa « mort tragique » ne doit pas être « politisée ». C’est un manque de respect envers sa mémoire, ainsi qu’une manœuvre pour escamoter la question la plus importante que nous devons nous poser en ce moment : pourquoi ont-ils tué Marielle Franco ?

Un crime polítique dans un contexte polítique.

Oui, nous qui la connaissions et qui l’aimions, nous voulons savoir qui l’a tuéz. Nous voulons savoir qui a ordonné de la tuer. Nous voulons la justice. Mais ce n’est pas suffisant, parce que la mort de Marielle n’est pas une mort ordinaire, comme les assassins de Chico Mendes[4], de Martin Luther King, de monseigneur Angelelli[5] ou de Yitzhak Rabin, pour ne citer que quatre exemples, n’étaient pas des assassins ordinaires. Nous ne pouvons pas tolérer  qu’ils veuillent classer cette affaire en déclarant un seul individu  coupable. Le Brésil a besoin de savoir les raisons de la mort de Marielle, parce qu’elles constituent la synthèse du tournant historique capital qu’affronte le pays ces temps-ci.

L’exécution de Marielle a été, à la fois, un odieux crime de haine et un acte terroriste, très probablement -comme le démontrent les premiers éléments de l’enquête- commis par des agents des forces de sécurité. Le choix de la victime ne s’est pas fait au hasard. Ce n’était un quelconque personnage politique de gauche : c’était une de ces vies que ces gens considèrent comme jetable ; une négresse, une gouine, une racaille de bidonville, c’est ce qu’ils ont dû penser. Mais l’ont pas non plus tué n’importe quelle femme noire, «gouine et racaille » -comme cela arrive souvent-, mais une femme qui avait osé devenir une référence politique avec ses 46 000 voix. Et voilà leur message : ce genre de personnes n’a pas le droit de leur disputer le pouvoir.

Ces temps derniers, il y a eu des gens comme elle qui commençaient à mettre sur pied leur campagne pour les élections, et qui ont retiré leur candidature. Il y a des élus comme elle qui ont peur de sortir de chez eux/elles. Il y a des militant.es des droits humains qui ont l’impression qu’ils/elles pourraient être le/la prochaine sur la liste. « Cela fait des années que je reçois des menaces, mais je suis un personnage publique, je suis exposée, j’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas les prendre au sérieux, que personne n’aurait le cran de me tuer. À présent j’ai peur », dit une autre élue qui était l’amie de la victime.

Masquer les motifs du meurtre de Marielle et faire taire ses idées et les causes pour lesquelles elle luttait équivaudrait à la tuer une deuxième fois. Et ce serait aussi laisser désemparés et sans défense ceux qui s’engagent pour la même cause, la sienne, la leur, la nôtre.

Notes

[1]  La Maré, ou Complexo da Maré, est un quartier de la Zone Nord de Rio de Janeiro où 130 000 personnes vivent dans 16 favelas [bidonvilles/habitats précaires]

[2] Comando Vermelho (Commando Rouge) est une des plus importantes organisations criminelles du Brésil, surtout active dans le trafic d‘armes et de drogue.

[3]Sérgio Fernando Moro, juge brésilien formé aux USA, est tristement célèbre pour sa persécution des responsables du Parti des Travailleurs et en particulier de l’ancien président Luiz Inácio Lula Da Silva.

[4]Chico Mendes, leader militant syndicaliste brésilien, défenseur des seringueiros (ouvriers qui recueillent le latex dans les plantations d’hévéa), assassiné par des hommes au service des propriétaires terriens le 22 décembre 1988.

[5]Enrique Angelelli, évêque catholique argentin, il s’opposa à la dictature militaire. Assassiné le 4 août 1976.

Bruno Bimbi

Original : ¿Por qué mataron a Marielle?

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 19 mars 2018


 
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