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Ce n'est pas facile d'être l'Espagne

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Martin_CaparrosBisBARCELONE - Ce n'est pas facile d'être un pays. En général, ce n'est pas facile, et pour l'Espagne, encore moins. Le sujet ressurgit  de temps à autre et il a éclaté à nouveau il y a quelques jours, quand une chanteuse passablement oubliée, Marta Sánchez, s’est glissée dans toutes les conversations pour avoir chanté les paroles d'un hymne sans paroles.


Si nos cultures voulaient être cohérentes dans cette violente frénésie contre la violence qui les occupe ces derniers temps, elles devraient commencer par dénoncer leurs hymnes nationaux. La plupart ont été écrits il y a quelques siècles – dans les années de luttes pour la patrie - et ne passeraient même pas un examen sommaire de correction politique.

Le plus exalté, la Marseillaise, commence par décrire la situation: «Entendez-vous dans nos campagnes/Mugir ces féroces soldats?/Ils viennent jusque dans vos bras/Égorger vos fils, vos compagnes!", et propose une réponse rapide:" Aux armes citoyens/Formez vos bataillons/Marchons, marchons/Qu'un sang impur/Abreuve nos sillons". L’hymne argentin promet: « Ou jurons de mourir glorieusement », celui du Mexique prépare l’acier « au  cri de guerre « , celui de Colombie  célèbre le fait que « le sang des héros baigne la terre de Christophe Colomb»,  celui de Cuba explique  que «mourir pour la patrie, c'est vivre», et ainsi de suite.

L’hymne espagnol, pour sa part, est silencieux. C'est un air militaire joué au XVIIIe siècle par le régiment des Grenadiers et qu'un roi bourbon commença alors à utiliser pour  se donner des airs. La République l'a changé contre un autre, la dictature du général Franco l'a rétabli et la démocratie l'a maintenu, mais personne n’a voulu le laisser parler. Ces dernières années, il y a eu des tentatives, qui ont toutes avorté, et l'Espagne continue à avoir  l'un des quatre hymnes muets du monde, avec Saint-Marin, le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine. Ce qui est un problème dans certaines occasions. Surtout, comme on le sait, quand son équipe de football est sur le point de jouer un match important et que ses joueurs et leurs fans doivent fredonner un drôle de "Ohohohoh".

Les paroles de Marta Sánchez n’ont pas non plus de grandes chances de s’imposer. Elles sont partiales et vulgaires, avec des dieux et des flatteries, des verbes sans conjugaison dans ce genre : «Grande Espagne, à Dieu je dis merci / d'être né ici, t’honorer jusqu'à la fin».  Mais quelques heures plus tard, le chef du gouvernement de droite et le chef de l'opposition de droite la félicitaient pompeusement et le reste du pays en débattait. Elle avait mis plusieurs doigts - aux ongles vernis- dans une plaie: les symboles de l'Espagne, ceux qui devraient l'identifier.

Il y a une grande demande de drapeaux, ça doit être la haute saison"-El Roto

La politique commence toujours par établir une identité: nous sommes ceux qui veulent que tout le monde soit libre et égal, nous sommes ceux qui ne veulent ni dieu ni maître, nous sommes ceux qui veulent que les noirs nous cirent les chaussures, nous sommes ceux qui veulent que les  femmes puissent dire non, nous sommes ceux qui veulent retrouver la grandeur. Le degré zéro de cette identité est la nation: nous sommes ceux qui sont nés dans un lieu qui va d'ici à là et nous croyons qu'il vaut mieux être né dans ce lieu que dans tout autre. Cette identité est synthétisée dans des symboles communs: bannières, chansons, mythes, héros, chefs. L'Espagne n’en a - presque - pas. L'Espagne a un problème avec ses symboles, ce qui symbolise d'autres problèmes.

Dans un État si divers, avec tant de langues et tant de langues fourchues, il n'est pas toujours facile de trouver les points d'union. Sauf le football, bien sûr, imbattable pour créer l’Effet Patrie. Mais, en dehors de cela, quand les Espagnols espagnolistes descendent dans la rue, il leur importe avant tout de dire qu'ils sont espagnols: le degré zéro est toujours à l’affût. Ils chantent donc en général : "Je suis espagnol espagnol espagnol", comme s'ils avaient besoin de le répéter pour s’en convaincre et devaient  à chaque fois construire les fondations.

Le vieux truc de l'histoire commune n'arrête pas de fonctionner: celui que les nationalistes espagnols avaient coutume de brandir  était fait de croix et d'épées. L'imposition violente de la religion catholique aux Arabes, aux Juifs et aux autres Indiens était la grande épopée - et il est désormais difficile de s’appuyer là-dessus. L'Espagne est donc un pays sans héros nationaux, sans figures qui unissent et aident à penser à un avenir, sans un passé commun qui l’ agglutine.

Son histoire la plus présente est la lutte entre deux camps - la Guerre civile de 1936 -, ce qui n'aide pas non plus à créer une identité. Et, pour couronner le tout, l'idée d'unité était un slogan franquiste qui disait que l'Espagne devait être «une, grande et libre». Le pays des autonomies s’est construit  contre cette unification forcée; difficile de faire un pays de ce conglomérat.

Parce que les autres symboles échouent aussi. La culture consiste à construire des symboles toujours plus de abstraits: celui qui fonctionne le mieux en Espagne - selon les sondages - est de chair et de sang et s'appelle Felipe. Mais il a un problème : il parle, et en parlant, il désunit : Il y a quelques mois, il a pris parti pour  le gouvernement central dans le conflit catalan et s’est ainsi aliéné des  millions de supposés sujets.

Pour les unir, on utilise généralement des  tissus colorés. Dire qu'un drapeau est un gage d'unité est une équivoque. Les drapeaux unissent dans la mesure où ils créent un nous par exclusion des autres. L'exclusion fonctionne à plus ou moins grande échelle (nation, région, équipe), mais elle  fonctionne. Dans un monde idéal, bien sûr, il n'y aurait pas de drapeaux.

"Le loup habite dans les forêts de drapeaux"-El Roto

Le drapeau espagnol est le symbole le plus contesté. Il fut imposé par les mêmes Bourbons du XVIIIe siècle que ceux de l’hymne, aboli par les républicains et rétabli par la dictature - et  il reste très marquée par son usage franquiste. Si dans une rue espagnole un groupe de manifestants brandit un drapeau sang et or, il est très probable qu’ils soutiennent un parti de droite. Quoique ces derniers mois, au vent du conflit catalan, il a fleuri aux fenêtres et aux balcons du pays pour s'opposer à ceux qui sont apparus aux fenêtres et aux balcons de Catalogne: il s’est consolidé comme un étendard anti-catalan. Dans tous les cas, il y a trop d’habitants d’Espagne – Catalans, Basques, gens de gauche et de centre-gauche -  qui ne se sentent pas bien représentés par ce drapeau.

Une  histoire sans moments fondateurs ni héros communs, un hymne qui se tait, un roi qui ne le fait pas, un drapeau identifié avec certains: les symboles échouent.  Je crois - bien sûr, personne ne m'a demandé - que l'Espagne devrait commencer par s’inventer un nouveau drapeau, plus représentatif, que plus de gens considèreraient comme leur, qui ne soit pas aussi chargé, qui symbolise une volonté commune de construction, qui ne puise pas être utilisé contre d’autres Espagnols.  Pour cela, bien sûr, pour qu’il ne soit pas un chiffon creux, il devrait être basé sur des accords qui lui donnent un sens. Pour cela, bien sûr, il faudrait qu’il y ait un pays ou quelque chose dans ce genre.

PS :  Pendant ce temps, dans un autre pays qui s'appelle aussi l'Espagne, l'exposition d'art la plus réputée, l’ARCO, retirait une œuvre - de Santiago Sierra – appelant  «prisonniers politiques» plusieurs séparatistes catalans détenus. Et un juge a ordonné la saisie conservatoire de la dixième édition d'un livre - Fariña, de Nacho Carretero - sur les narcotrafiquants  parce que l'un d'eux se sentait insulté. Et d'autres juges, de la Cour Suprême, ont confirmé la condamnation à trois ans et demi de prison pour un rappeur des Baléares - Valtonyc - qui a chanté, entre autres, que "les Bourbons sont des voleurs". C'est arrivé en une seule semaine, la dernière. Des millions d'Espagnols s'inquiètent; d'autres le célèbrent ou en redemandent. La démocratie, ce lien qui semble les unir, se vide jour après jour.

"Prisonniers politiques dans l'Espagne contemporaine", œuvre  de Santiago Sierra, retirée le 21 février de la Foire internationale d'art contemporain de Madrid, ARCO : elle “portait préjudice à la visibilité d'autres œuvres”. Photo Fernando Villar/European Pressphoto Agency

Martín Caparrós

Original : No es fácil ser España

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 4 mars 2018


 

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