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Le sociocide colombien

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aut_2462Bis1La situation des (non-)droits humains en Colombie est extrêmement préoccupante. Au lieu d'ouvrir la porte à la paix et à l'espoir, l'après-accord avec les FARC-EP apparaît comme une période marquée par l'incertitude et la violence. Alors qu’on fait des comptes joyeux sur la réduction des morts violentes de membres des  forces dites de sécurité, du côté des organisations et des mouvements populaires et de gauche, la réalité est terrifiante.

Conférence de presse de parents et de proches de dirigeants sociaux assassinés, eux-mêmes menacés de mort, Bogotá, décembre 2017

La guerre sale continue et augmente. Il ne se passe guère de jour sans l’assassinat d’un dirigeant populaire. Rien qu’en janvier de cette année, 27 dirigeants  sociaux ont été tués, pratiquement un par jour. Inutile de préciser que l'épicentre de cette guerre sale se trouve dans le sud-ouest de la Colombie, qui a été le théâtre  le plus critique de conflit social et armé dans le pays. Les cartes des deux violences se chevauchent, révélant le lien intime qui les unit.

Tout cela se passe au nez et à la barbe des forces répressives de l'État, qui ont un déploiement sans précédent sur tout le territoire national. Ces forces, si efficaces dans la lutte contre les flambées d’insurrection, sont impuissantes face à l'avancée du paramilitarisme et des tueurs à gages. En vérité ce n'est pas de l'impuissance, mais un manque de volonté, car l'alliance perverse entre le paramilitarisme et les corps de l’État n'a pas été démantelée. Elle n'a même pas été reconnue, car le gouvernement continue de nier l'évidence: le paramilitarisme existe et se renforce sur l'ensemble du territoire national. C'est comme l'alcoolisme. Si vous voulez surmonter votre problème, vous devez d'abord le reconnaître. Le refus de l'État de reconnaître le problème paramilitaire est la preuve flagrante du manque de volonté politique pour mettre fin à ce massacre préventif. Je dis préventif, parce que l’objectif poursuivi avec cette tuerie semble être d’éviter tout progrès, si petit soit-il, de forces politiques et sociales alternatives au bloc oligarchique au pouvoir. Dans cet ordre d'idées, l'assassinat de dirigeants sociaux et de défenseurs des droits humains est l'élément clé de ce type de violence de la part des puissants contre ceux qui remettent en question leur pouvoir et leurs privilèges.

Il est temps d’affronter ce problème dans son ampleur réelle et de commencer à demander quelque chose de plus que le châtiment des responsables intellectuels  et matériels de ce véritable génocide en cours. Il est temps de comprendre la gravité particulière de ces crimes systématiques et d'exiger un traitement différencié pour ce type de violence. Je précise d'avance que je ne suis pas un expert en droit ou quoi que ce soit d’approchant, mais je pense que nous devrions commencer à appeler les choses par leur nom. Comme l'assassinat systématique de femmes dans le contexte des relations asymétriques et inégales de genre a été appelé féminicide, pour mettre en évidence la nature particulièrement grave de ce type de violence meurtrière, il est temps de commencer à parler de sociocide. C'est-à-dire le meurtre systématique de dirigeants sociaux et de défenseurs des droits humains comme stratégie pour éviter toute remise en question de l'ordre social en vigueur.

Ce type de crime mérite un traitement spécial car il est particulièrement grave et a un effet multiplicateur sur la société, créant de l'apathie et de la terreur.  Les forces sinistres qui tiennent la gâchette le savent bien,  qui stigmatisent les victimes potentielles dans les médias et dans les institutions étatiques qui facilitent ce massacre à partir des  services de renseignement et des organes de répression. C'est pourquoi ils l'appliquent avec  un tel enthousiasme. Ils savent qu’en tuant  un dirigeant social, on terrorise toute une communauté de centaines, voire de milliers de personnes. L'assassinat sélectif est aussi efficace que les massacres paramilitaires du début du millénaire. Il paralyse, réduit au silence, muselle, démobilise. C'est pourquoi ces types de crimes ne peuvent plus être traités de la même manière qu'un meurtre commis lors d’une bagarre d’ivrognes ou, pour parler comme un ministre, pour une simple histoire de cul. Le meurtre d'un dirigeant social doit être traité avec plus de rigueur, puisque chaque meurtre d'un dirigeant ou d'un défenseur équivaut à tuer cent personnes. De plus, le problème est encore plus grave que le simple calcul quantitatif: à travers le meurtre du dirigeant, il s'agit en fait de tuer le tissu social.

Ce châtiment exemplaire doit être appliqué non seulement aux forces matérielles derrière cette hécatombe sans fin: il doit  également s’appliquer aux instigateurs et aux forces qui, dans les médias, encouragent cette culture de la violence contre des contestataires de l’establishment. Il est temps d'attraper le taureau par les cornes. La première chose est de reconnaître le caractère exceptionnel de cette vague de criminalité qui secoue la Colombie et que, faute d'un meilleur mot, j’appellerais un sociocide, parce que nous faisons face à une tentative de réprimer violemment un secteur de la société et tout le tissu social qui l'entoure, par la suppression létale de ses représentants visibles. Nous devons secouer l'indifférence et cette culture dans laquelle l’assassinat  des nôtres s'est normalisé. Nous ne sommes pas confrontés à une série de meurtres et de crimes sans lien entre eux : nous avons affaire  à un massacre systématique, depuis plusieurs décennies, favorisé par un environnement hostile dans lequel les médias exacerbent la haine et normalisent la mort. La gravité de la situation mérite des mesures tout aussi exceptionnelles

José Antonio Gutiérrez Dantón

Original: El sociocidio colombiano

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala,le 26 février 2018

 

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