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Six Huit : mémoires d’une année en révolution (2) 21 février 1968 : FNL vaincra !

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aut_2BisChapitre 1

L’année 1968 commence très fort : le 30 janvier les combattants vietnamiens lancent l’Offensive du Têt (Nouvel an vietnamien) dans l’ensemble du Sud-Vietnam, attaquant toutes les grandes bases militaires US et toutes les grandes villes contrôlées par les fantoches de Saïgon.

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Des Marines US pendant l'offensive à Hué. Photo John Olson

Cette offensive, qui durera trois mois, est devenue un sujet d’étude classique de toutes les écoles de guerre, au même titre que la bataille de Dien Bien Phu, durant la première guerre d’Indochine. Cette offensive avait été longuement préparée par la direction politico-militaire nord- et sud-vietnamienne et avait fait l’objet de débats violents entre les deux lignes qui s’affrontaient à Hanoi : les uns étaient alignés sur Moscou et prônaient donc une guerre de position entre forces armées conventionnelles, devant déboucher sur des négociations de paix, les autres, le courant baptisé « militant », prônait une guerre de guérilla de masse sur le modèle chinois et était opposée à l’ouverture de négociations. L’offensive fut préparée par des attaques contre des positions ennemies le long des frontières avec le Cambodge et le Laos, pour éloigner une partie des troupes US et fantoches des zones densément peuplées de l’Est et du Sud. Le 20 novembre 1967, le général Westmoreland avait déclaré que les communistes étaient incapables de monter une offensive majeure. A la mi-janvier, la Résistance avait annoncé une trêve du Têt du 27 janvier et 3 février. Ruse de guerre.

L’offensive visait à déclencher un soulèvement général de la population dans les villes du Sud-Vietnam. De ce point de vue, elle fut un échec pour la Résistance, lui aliénant même une partie des bouddhistes de la « troisième voie » -ceux qui n’étaient ni communistes ni pro-US -, choqués par le fait que la Résistance avait violé la trêve sacrée du Têt. Mais l’échec militaire fut une victoire politique : l’offensive déclencha une panique totale à la Maison blanche et au Pentagone, et acheva de faire basculer l’opinion publique dans le camp des opposants à la guerre, alimentée qu’elle était par les reportages des médias sur les pertes US en vies de soldats. Le record de ces pertes fut battu dans la deuxième semaine de février, avec la mort de 534 soldats. C’était peu au regard des milliers de morts du côté de la résistance et de la population vietnamienne, mais c’était beaucoup aux yeux de la population US, qui commençait à ouvrir les yeux, établissant le lien entre l’augmentation du coût de la guerre et la crise qui se manifestait aux USA mêmes.

Suivant le déroulement de la guerre bataille par bataille, étudiant les cartes du Vietnam qui se couvraient d’un nombre croissant de drapeaux aux couleurs du FNL, nous étions enthousiastes et gonflés à bloc, de Berkeley à Berlin, en passant par Paris et Rome. Après une manifestation réprimée le 7 février, le grand rendez-vous était fixé au 21 février.

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Journal Victoire pour le Vietnam, avant le 21

Cette date avait été instituée comme Journée internationale de l’étudiant anti-impérialiste après 1945 par les organisations étudiantes inféodées à Moscou, en commémoration des combattants immigrés du Groupe Manouchian, fusillés comme « terroristes » par les nazis en 1944. On apprendra bien des années plus tard que ces combattants avaient sans doute vendus à la Gestapo par les dirigeants du Parti communiste. La date avait été réactualisée de manière tragique en 1965, lorsque Malcolm X fut assassiné à Harlem, par des militants de la Nation of Islam sans doute manipulés par le FBI de John Edgar Hoover. Mais la mouvance communiste prosoviétique avait progressivement abandonné cette journée, dont les gauchistes allaient reprendre le flambeau, chacun à sa manière.

Les trotsko-guévaristes de la JCR, Cohn-Bendit et d’autres militants français, venaient de participer au Congrès pour le Vietnam organisé par le SDS à Berlin les 17 et 18 février. Prenant exemple sur les Allemands, le Comité Vietnam National organisa donc un défilé - autorisé par la préfecture de police - sur le Boulevard Saint-Michel sous le slogan « Le Quartier Latin pour la victoire du Vietnam ». L’UNEF, de son côté, organisa un meeting à la Mutualité. Nous avions d’autres projets en tête. Il fallait mener une action à la hauteur de l’Offensive du Têt en cours au Vietnam. Nous avons donc organisé une manifestation clandestine, non déclarée, qui nous a vus converger à la nuit tombée sur l’ambassade du Sud-Vietnam – celle des fantoches de Saïgon -, alors gardée par quelques policiers en képis, pélerines et armés de leurs seuls bidules. Quelques cocktails Molotov ont noirci la façade de l’ambassade, dont nous avons décroché le drapeau, le remplaçant par celui de FNL, et que nous avons couverte de slogans à la peinture noire, « FNL vaincra ». Et nous sommes repartis au pas de course pendant que les CRS arrivaient en renforts.

Nous étions au moins 2000, dont une bonne centaine de membres des GPA* « armés » (de manches de pioches achetés au BHV, que nous avons dévalisé de ses stocks en ces semaines d’avant-printemps) mais l’envoyé spécial de France-Inter ne nous a pas vus, comptant « une dizaine de jeunes gens jouant au chat et à la souris avec les policiers » (écouter à partir de 12’ 30’’).


Après notre repli nous avons donc traversé quatre arrondissements de Paris pour arriver Boulevard Saint-Germain, avec l’intention de rejoindre le rassemblement du CVN sur le Boul’Mich. Mais les flics nous avaient désormais repérés et nous ont bloqués devant l’Église Saint-Germain. Coincé contre la grille de l’église, j’ai levé les yeux au moment où la matraque du flic s’abattait sur moi et j’ai vu l’enseigne du café face à l’église : « Les Deux Magots » ! Il était donc là, le mythique café des existentialistes ! Je n’ai pas eu le temps d’approfondir. Heureusement, j’avais les cheveux longs et il faisait nuit : le flic qui avait commencé me matraquer avec son bidule s’est arrêté sur ordre de son chef, qui a crié : »J’ai dit : pas les filles ! ». C’est là que j’ai découvert que ce signe de révolte pouvait aussi avantageusement remplacer un casque. De toute façon, contrairement aux autres groupes gauchistes, nous n’aimions pas trop les casques, qui vous faisaient repérer d’emblée si vous n’étiez pas juché sur une mobylette ou un scooter. Nous préférions les casquettes rembourrées de mousse ou de papier journal, protections très efficaces aussi sous les blousons, pour protéger les clavicules, maillon faible de l’anatomie, des coups de bidules policiers.

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Journal Servir le Peuple, après le 21 février

Débarqué de mon Afrique en septembre 1967, interne dans une lycée de banlieue, c’est au fil des manifestations et actions de rue que j’ai découvert Paris. Nous allions revenir sur cette place de l’Église Saint-Germain deux mois plus tard, cette fois-ci en plein jour.

Fin mars, les Comités Vietnam de base ont tenu leur premier congrès. En nous comptant, nous avons constaté que nous avions 270 comités à travers toute la France. Ce n’était plus un groupuscule, mais un mouvement. Partis des lycées et des facs, les comités avaient commencé à s’implanter dans les quartiers et les entreprises. Nous diffusions nos journaux et tracts sur les marchés, avec des panneaux explicatifs et nous étions en train de gagner en visibilité, même si les médias nous ignoraient, privilégiant les stars du CVN, qui avaient leurs entrées au Monde et au Nouvel Obs. Mais ce genre de médiatisation ne nous intéressait pas, nous préférions la communication directe avec la population, par des actions.

Le Vietnam, même s’il était notre principale préoccupation, n’était pas le seul thème d’agitation en ce pré-printemps. Il y avait aussi « les luttes du peuple » en France. Mai 1967 avait vu la Guadeloupe exploser en émeutes sanglantes, durement réprimées – plusieurs dizaines de morts -, en octobre, c’est au tour de la Bretagne : à Redon, en Ille-et-Vilaine, les métallurgistes déclenchent en juin 1967 des grèves qui font tache d’huile. Les paysans, sont les enfants constituent le fer de lance de ces luttes ouvrières, entrent à leur tour dans la danse –ils demandent une augmentation du prix de vente du lait. 12 000 personnes manifestent en octobre à Redon, qui ne compte pas plus de 5000  habitants à l'époque.  Il s’agit du premier mouvement régionaliste à l’enseigne du « Vivre et travailler au pays », avec des revendications sociales, sans aucune dimension « nationaliste » bretonne. Celle-ci apparaîtra plus tard. D’autres mouvements sociaux éclatent début 1968, un peu partout. Le mouvement le plus fort se déroule à Caen, dans le Calvados, où s’opère une jonction entre jeunes ouvriers en lutte et étudiants, avec barricades à la clé. Pour notre part, en région parisienne, nous lançons le « Mouvement de soutien aux luttes du peuple » à l’occasion de la grève des ouvriers immigrés du chantier Schwartz-Hautmont (voir chapitre 1). Dans mon lycée, les agents du personnel – en majorité des femmes - se mettent en grève avec notre soutien. Nous avions déjà, dès le début de l’année, commencé à aider ces femmes à monter jusqu’au troisième étage de l’internat des paniers de 80 kg de linge qui leur cassaient le dos. Dans ce lycée comptant plusieurs milliers d’élèves, dont plusieurs centaines d’internes, le personnel était nombreux. Nous découvrons leurs conditions : ils et elles étaient logés sous les combles, dans une espèce de dortoir baptisé « la Californie », ne disposant même pas de douches, faisant leur toilette dans des bassines en zinc. Leur lutte a été le sujet du premier article que j’ai écrit, pour le journal de l’UJCml, Servir le peuple. Malheureusement, je n’ai aucun souvenir de la manière dont la grève a fini.

*Les GPA, groupes de protection et d’autodéfense mais aussi groupes de propagande armée, étaient la force de frappe de l’UJCml, chargée du service d’ordre dans les manifs et aussi d’actions musclées de commandos. L’auteur de ces lignes en faisait partie.

A suivre

Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 21 février 2018

 

Traductions disponibles : Italiano  Español 




 
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