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La légende noire de 68

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aut_5906BisRécurrences. Une réflexion sur l'aversion pour les années de contestation, à scruter aujourd'hui, surtout à la lumière du discours public dominant et des réformes qui ont rendu misérables l’ écoles et l’ université : celles-ci ne peuvent s’expliquer que par une volonté de conjurer ce spectre.  

Cinquante ans nous séparent de 1968, autant que ceux qui séparent cette année-là de la Première Guerre mondiale et de la Révolution d'octobre. Un abîme historique, suffisant pour décréter le caractère totalement inactuel de cette saison. Même si, comme les mouvements des années 60 et 70, ils n'ont pas manqué de s’inspirer du passé, même le plus inactuel, et pourtant toujours possible : la Commune de Paris et aussi la rébellion spartakiste.

"Tués par l'homme assis" : Paolo Baratella, 1968,"A Marat", 1968

Les années de la contestation sont en somme devenues, de décennaire en décennaire, une période historique étudiée, reconstruite, interprétée à plusieurs reprises et de différents points de vue. Ou l'objet d'une nostalgie parfois complaisante, parfois chargée de ressentiment. Il ne nous resterait donc qu’à suivre les traces de la tradition historiographique ou commémorative la plus proche de notre sensibilité politique, à la recherche d'un quelconque aspect et d’un sens restés dans l'ombre jusqu' ici. Si ce n'est qu'une référence constante à cette année-là imprègne toute l'histoire politique la plus récente dans une grande partie du monde. C'est la haine de 68, réel ou imaginaire, qui imbibe telle ou telle lecture de son "esprit", de la "légende noire" qui a été brodée à son propos et qui sous-tend, plus ou moins ouvertement, le discours public dominant et la plupart des soi-disant "réformes" des trente dernières années. C'est donc l'actualité de cette aversion qui mérite d'être mise sous la loupe.

Chaque anniversaire voit refleurir, en opposition aux célébrations, des publications plutôt médiocres qui se veulent "à contre-courant" alors qu’en réalité, elles servent pleinement le "révisionnisme" dominant. Même un auteur original et aigu comme Mario Perniola n' a pas échappé à cette manie avec son livre Berlusconi o il ’68 realizzato (Berlusconi ou 68 réalisé) en 2011, dans lequel il fait du rejet de la culture, des compétences et de toutes les limites objectives la caractéristique du monde soixante-huitard. Ce genre de publications, et pas seulement italiennes, ont en commun de regarder les événements, les idées et les humeurs des mouvements de l'époque d'un point de vue essentiellement nationale qui, en fragmentant le phénomène pour pouvoir émettre sa propre sentence, perdent complètement de vue la complexité de ce moment de passage historique dans sa dimension globale.

En tout état de cause, ceux qui fustigent 1968 se rangent selon deux grandes lignes directrices d’argumentation. La première attribue à la jeunesse rebelle de cette saison la responsabilité d'avoir ouvert la voie, avec son individualisme narcissique et son intolérance envers toute règle, ainsi qu'avec son antiétatisme radical, à la déréglementation néolibérale et au triomphe de la compétitivité. Ils auraient été les pionniers d'un anticommunisme perfide et vainqueur en agitant leurs drapeaux rouges et en brandissant la faucille et du marteau. C'est un point de vue, dans le fond, similaire à celui exprimé par les Soviétiques sur le Printemps de Prague.

Le deuxième courant accuse les contestataires d’avoir cultivé des germes totalitaires (Unser Kampf de l'historien allemand Goetz Aly, qui a établi des similitudes improbables entre les jeunes de 68 et ceux de 1933), ou, au contraire, d'un anarchisme qui a sapé tout ordre social et toute discipline productive. En substance, ils auraient envoyé bouler le bon fonctionnement de la vie en société. Nous sommes à l’affût de ceux qui feront remonter à 1968 l'origine du harcèlement sexuel. Les uns comme les autres sont sans cesse servis par le sermon de la psychanalyse à la mode qui, tourmentée par l'éclipse de la figure de son père, exige des règles, des limites et de l'autorité. Parfois, au nom d’une respectabilité anticapitaliste, parfois au nom respectabilité tout court. La discrète confusion mentale qui règne dans les deux camps, souvent contigus ou entrelacés, empêche de les classer sans ambiguïté à droite ou à gauche.

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Place du Bouffay, Nantes, France, 16 novembre 2017. Photo Jérôme Fouquet, Ouest-France

Mais ce n'est pas tant cette production médiatique plutôt marginale, qu’une cohorte ininterrompue de choix politiques concrets qui incarne l'aversion pour 1968 et en en décrète la pertinence. La longue série de réformes de l'école et de l'université qui, de faillite en faillite, les ont conduites aux conditions misérables dans lesquelles elles sont actuellement ne peut s’expliquer que par ce fil conducteur. Aucune autre logique que celle de de la volonté de conjurer le spectre des 68 ne peut expliquer une telle insistance avec des résultats aussi minables.

Enrégimenter les filières d'études dans l'incertitude croissante des débouchés professionnels, multiplier les barrières et les numerus clausus face à une baisse progressive du nombre d’inscrits, bureaucratiser les procédures, mettre en place des systèmes de contrôle pléonastiques et pesants qui veulent faire passer l'arbitraire pour de la "méritocratie", s'appuyer sur une demande des entreprises toujours plus misérable et aléatoire : ce sont autant de choix de caractère purement idéologique au service d’un ordre abstrait et irréel aux prises avec les fantômes du passé. Sans parler de l'augmentation vertigineuse des frais universitaires (qui n'affectent pas le nombre insignifiant des riches, mais la vaste classe moyenne appauvrie), motivée par cette conception étroite selon laquelle les études ne sont pas une condition générale de la croissance de toute la société mais un investissement pur et simple de capital au profit d’ individus en carrière.

Comment expliquer sinon le retour frénétique de l'éthique du travail à l'époque de sa raréfaction, de sa précarité, de son intermittence croissantes ? Moins il est payé et moins il a de droits et plus on exalte sa « valeur morale ». Plus il est remplacé par les technologies modernes, et plus il est imposé comme facteur de reconnaissance sociale à conquérir par la fatigue et l'abnégation. Cette insistance, en contradiction flagrante avec la nature actuelle des forces productives, ne peut s'expliquer que par une volonté de faire rendre gorge à ceux qui prétendaient que le travail ne devait plus constituer le centre de la vie, le principe de l'identité individuelle et la base privilégiée de la représentation politique, à ceux qui considéraient son éclipse comme une conquête de civilisation.

Bref, 68 se dressait contre "l'homme unidimensionnel". L'alternance école-travail incarne parfaitement le principe de la "formation" (qui est bien différente de l'acquisition effective des compétences) que la culture critique des années 1960 avait radicalement ciblé comme une menace grave à la liberté de choix et comme intégration subalterne dans la hiérarchie sociale. À la critique du travail qui existait se substitua l'exaltation du travail qui n’existe pas. À la conquête du welfare, la discipline punitive du workfare.

La déréglementation néolibérale, considérée de manière absurde, du moins sur le plan anthropologique, comme une conséquence de l'individualisme libertaire de la fin des années 1960, n’avait en fait aucun contenu libertaire. En fait, elle s'est accompagnée d'une surréglementation de la vie quotidienne, d'une prolifération sans fin de la censure, des interdictions et des droits de propriété, motivée par le désir de mettre fin aux revendications d'autodétermination des subjectivités politiques apparues au cours de ces années-là et de ramener tout exercice de la liberté à la dimension privée des échanges mercantiles. Il ne serait pas non plus utile de gaspiller trop de mots pour expliquer comment toutes les politiques menées sous la bannière de la "tolérance zéro" et de la sécurité n'étaient pas simplement qu’une croisade draconienne contre la criminalité ou les soi-disant "classes dangereuses", mais une criminalisation de toute déviance et de tout conflit que la décennie des mouvements avait valorisé. Pour conclure cette reconnaissance provisoire des politiques et idéologies qui continuent de faire du règlement de comptes avec 68, une bonne part de leur raison d'être, on ne peut certainement pas négliger la redécouverte des "valeurs traditionnelles", en l’occurrence le conformisme xénophobe et identitaire qui renverse en son contraire cette découverte de l'Autre qui, dans les années 60 et 70, avait représenté un principe critique à l'égard de l’autocélébration par l’Occident de ses politiques de prédation masquées en progrès.

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La persistance du spectre de 68 est l'un des différents indicateurs qui révèlent le mieux la nature du capitalisme contemporain. Le néolibéralisme, en effet, contrairement à son ancêtre libéral, se manifeste sous forme de contre-révolution. La caractéristique d'une contre-révolution n'est pas tant la restauration des conditions qui ont précédé l’insurrection révolutionnaire (indépendamment de son degré de radicalité ou de réussite) que la neutralisation ou le contrôle des possibles facteurs de changement, dans un processus articulé de délégitimation des subjectivités rebelles. Une contre-révolution, en d'autres termes, ne restaure pas une assise, mais un cours de l'histoire considéré comme altéré et dévié par la recherche illusoire d'une alternative. Et elle impute à cette recherche des effets grotesques ou désastreux. C'est donc la faculté même de rechercher qu'elle entend abroger. Ce n'est pas un hasard si une absurdité comme " Il n' y a pas d'alternative " soit devenue la bande sonore préférée de l’establishment.

Soyons clair, la contre-révolution néolibérale s'est trouvée confrontée à une histoire beaucoup plus longue et plus puissante que la saison à cheval entre les années 60 et 70, qui représentait pourtant le dernier moment où un parcours différent (différent aussi du socialisme d'avant-guerre et de ses avatars) a été expérimenté de façon spasmodique.

C'est pourquoi la "soixantehuitophobie" occupe une place si importante dans le discours public et influence encore, un demi-siècle plus tard, les réformes politiques visant à garantir l'ordre du marché et l'autorité de l'État qui l'encadre. Bref, on peut penser tout ce que l'on veut de 1968, se permettre de célébrer ses vertus modernisatrices ou stigmatiser ses illusions destructrices, à condition de ne pas perdre de vue les effets de cette diabolisation implicite qui sous-tend sa célébration même.

Toute politique d'"ordre public" a un besoin absolu d'un temps de chaos avec lequel se mesurer, de la mémoire d'un monde agité et menaçant qui fait ressortir la pacification qu’elle promet en surmontant les désagréments que celle-ci comporte. Cette tâche est échue à la saison des mouvements. Le "livre noir" de de 68 nous révèle ce que les pouvoirs établis détestent et craignent aujourd'hui. C'est pourquoi il vaut la peine de faire l'effort de le feuilleter entre deux décennaires.

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Les deux premiers suppléments de il manifesto consacrés à "1968, l'année qui bouleversa le monde" seront mis en vente le 7 février

Marco Bascetta

Original: La leggenda nera del Sessantotto

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 5 février 2018


 

 
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