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Le président du Honduras reprend ses fonctions au milieu des gaz lacrymogènes made in Pennsylvania

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aut_5890BisLors d'une cérémonie à laquelle n'a assisté aucun chef d'État ou de gouvernement étranger, le président du Honduras a entamé ce samedi son deuxième mandat à la tête de l'exécutif.

Dans les rues d'une Tegucigalpa sous occupation militaire, des milliers de manifestants ont affronté la police et les soldats, et pendant des heures, la ville s'est transformée en champ de bataille.

La Police Nationale du Honduras bloque les accès au Stade National. Photo Víctor Peña

Le 27 janvier est arrivé, ce jour inévitable du calendrier d'un pays brisé par  les élections tenues deux mois auparavant. Juan Orlando Hernández, le président qui a manœuvré de toutes les façons possibles pour être réélu dans un pays dont la Constitution interdit toute réélection, a entamé son second mandat.

Il a prêté serment, protégé par des milliers d'hommes en uniforme de l'armée, de la police militaire, de la marine et de la police nationale. Ils ont disposé trois cordons de sécurité autour du Stade National et ont dispersé les manifestants en jetant des capsules made in USA appelées MP-3-CS, de la taille d'une grenade, fabriquées dans une petite ville de Pennsylvanie appelée Homer City, qui libèrent en vol du gaz lacrymogène, laissant derrière elles un sillage de gaz piquant, irritant et vomitif. Ils ont tant lancé de ces capsules de Pennsylvanie qu'un nuage de fumée blanche s'est élevé et a survolé le centre de Tegucigalpa. Tous les yeux, toutes les gorges, ont souffert ce jour où on fêtait la démocratie.

La police hondurienne a employé d'innombrables caisses de ces grenades lacrymogènes fabriquées à Homer City, en Pennsylvanie. Photo Víctor Peña

À quelques pâtés de maisons du stade, dans la Colonie Miraflores, le candidat de l'Alliance de l'Opposition à la Dictature, Salvador Nasralla, l'homme de télévision, vainqueur autoproclamé qu'au moins la moitié du pays considère comme la victime d'une fraude, s'est porté à la tête d'une des manifestations contre la prise de fonctions. Les militaires l'ont obligé a reculer: ils ont même jeté des grenades lacrymogènes (importées de Pennsylvanie) vers l'endroit où il se trouvait, à l'abri d'un pont routier.

Nasralla est parti en trottinant tout en essayant de rester digne malgré les gaz asphyxiants. Il a tourné lui-même une vidéo, convaincu que la révolution se fera sur Facebook Live. À aucun moment il n'a cessé d'enregistrer. On y voit les grenades, le nuage de fumée, la panique de ceux qui l'accompagnent et leur débandade. Nasralla halète, il tousse. Il tire la langue. Il regarde la caméra du portable qu'il tient dans la main gauche, s'assurant qu'il reste bien dans le cadre . Il est à la fois le documentariste et le sujet du documentaire. Quelqu'un lui tend un masque respiratoire. Il marche, il laisse retomber son bras et la caméra perd de vue son sujet. Elle ne capte que ses jambes qui bougent au rythme de son bras. Le candidat bat en retraite, gazé, les yeux rouges, la gorge sèche, agressé directement par les soldats qu'il voulait commander, mais soutenu, assisté par ses partisans. Fin de la vidéo, mais pas de la journée.

Pendant ce temps, au stade

À l'intérieur du stade, soutenu par les soldats, la main posée sur une bible, le président Hernandez jure devant la chaîne nationale de radio-télévision que, chaque jour de son second mandat, il demandera à Dieu de l'illuminer pour guider ce pays, l'un des plus pauvres du continent. Il promet éducation, santé et travail. À côté de lui, souriant, se tient l'homme qui lui a passé l'écharpe présidentielle : le président du Congrès et dirigeant de son propre parti, le Partido Nacional, Mauricio Oliva, qui fait l'objet d'une enquête de la Mission d'Appui Contre la Corruption et l'Impunité au Honduras (MACCIH), suspecté de faire partie du réseau d'enrichissement illégal de députés qui se sont appropriés des fonds destinés aux œuvres sociales.

Le chef de la MACCIH, le Péruvien Juan Jiménez, n'a pas assisté à la cérémonie d'investiture pour protester contre la désinvolture avec laquelle les députés proches du président avaient essayé une semaine auparavant de voter une loi qui interdise à cet organisme [la MACCICH, NdT] créé sous l'égide de l'Organisation des États Américains (OEA) et au Procureur Général d'enquêter sur des fonctionnaires publics. Le Congrès ne s'est rétracté que sur l'insistance de l'Ambassade des USA.

Aucun chef d' État ou de gouvernement n'a assisté à la cérémonie, hormis Juan Orlando Hernández lui-même. Il y avait longtemps que l'investiture d'un président d'Amérique centrale avait eu lieu sans la présence d'aucun autre président de la région. Le ministère des Affaires étrangères du Salvador a déclaré que la présidence hondurienne n'avait invité que le corps diplomatique accrédité à Tegucigalpa. Mais la plupart des missions diplomatiques n'étaient même pas représentées par les ambassadeurs, seulement par des secrétaires ou des chargés d'affaires. Même chose pour l'ambassade des USA, mais il vaut la peine de préciser que sa chargée d'affaires, Heidi Fulton, depuis des mois la représentante de plus haut rang de son pays au Honduras, y a plus d'influence que tous les ambassadeurs réunis.

"Ce qui va arriver surprendra les Honduriens comme les étrangers", a promis le président dans son discours inaugural, après avoir enlevé, puis revêtu à nouveau l'écharpe présidentielle. Le stade, rempli de sympathisants de son parti, de politiciens, d'hommes d'affaires et de représentants du corps diplomatique, était inconscient de la bataille rangée qui faisait rage dans le reste de la ville. Ils pouvaient tout juste apercevoir le vol des hélicoptères militaires qui donnaient depuis le ciel des instructions à l'infanterie chargée d'intercepter les manifestants.

À l'extérieur, lorsque les gaz et les arrestations ont dispersé les manifestants les moins agressifs - adultes et enfants -, des groupes de jeunes cagoulés, armés de pierres et de bâtons, et tout disposés à exprimer leur mécontentement même au prix d'affrontements avec les autorités, ont pris la relève et ont défilé dans différentes parties de la ville en criant « JOH, dégage ! », le slogan de l'époque déjà lointaine de la campagne électorale de l'opposition. Au guidage des hélicoptères l'opposition répondait par des motocyclistes qui inspectaient le terrain, un kilomètre à l'avant du gros de la manifestation. Mais les policiers venaient derrière.

Ils ont échangé des grenades lacrymogènes contre des pierres, devenant les protagonistes d'une ville aux rues désertes que policiers, chauffeurs de taxi, journalistes, manifestants, ouvriers et organismes de secours ont appris à déchiffrer: la fumée noire, ce sont des pneus qui brûlent. La fumée blanche est celle des gaz lacrymogènes. Deux jours avant, j'avais entendu quelqu'un dire à la radio: « Je ne sais pas ce qu'ils ont mis dans ce gaz, il est plus fort. »

C'est ainsi que le Honduras vit depuis deux mois. Tous les jours. Depuis que les Honduriens se sont rendus aux urnes pour élire le président et que les deux principaux candidats - Nasralla et Hernández - se sont proclamés vainqueurs. L'un, Nasralla, parce qu'il avait un avantage considérable après le recomptage de près de 70% des voix, juste avant que le système informatique ne tombe en panne. L'autre, Juan Orlando Hernández, parce que quand le système s'est remis à fonctionner, il avait remonté son retaRd. Le processus était si irrégulier que même l'OEA - l'OEA! - a déclaré qu'elle ne pouvait cautionner aucun résultat et a recommandé que les élections soient refaites. Mais le Tribunal électoral suprême, contrôlé par Hernández, l'a déclaré vainqueur. Nasralla a crié à la fraude et des dizaines de milliers de Honduriens sont descendus dans les rues pour crier la même chose.

Depuis lors, près de 40 personnes ont été tuées et les organisations de défense des droits humains dénoncent les arrestations arbitraires et les opérations visant à harceler, emprisonner ou tabasser leurs dirigeants; Les journalistes nationaux et internationaux sont harcelés, menacés, détenus ou interrogés par la police et l'armée. Le pays traverse une crise politique profonde générée par cette réélection. Si le second mandat de Hernández continue comme il a commencé, il ne pourra pas gouverner.

Émeutes sur le boulevard Centroamérica de Tegucigalpa. Les forces de police et les militaires ont bloqué les manifestants qui avaient l'intention de se regrouper au Stade National. Photo Víctor Peña

Cette crise politique marquera l'histoire du Honduras comme l'a marquée le coup d'État de 2009. Les deux ont beaucoup en commun: la soif de pouvoir de deux présidents ; la détermination dont ont fait preuve les forces armées pour réprimer les protestataires; l'intervention usaméricaine pour imposer cet état de choses ; et l'opposition futile et infructueuse de l'OEA aux conséquences de cette intervention : à l'époque, un coup d'État, aujourd'hui une fraude électorale. Au Honduras, la démocratie est le nom donné à des choses que l'on connaît ailleurs sous d'autres noms : impunité, corruption, association de malfaiteurs, violence, trafic de drogue ... et pauvreté.

On ne pouvait assister à la cérémonie au stade que sur invitation. Des milliers de gens sont venus dans des bus loués par les organisateurs, munis d'un ticket leur donnant droit à un déjeuner. Ils ont quitté le stade avant le président, pour aller faire la queue devant les camions où on devait leur donner le sac qui contenait le déjeuner auquel ils avaient droit en fonction de leur provenance : ceux qui venaient d'Olancho, El Paraíso et Danlí, tel camion, etc. Ensuite, ils sont retournés dans leurs villages lointains, toujours aussi pauvres.

Dans l'après-midi, les rues étroites du centre-ville de Tegucigalpa se sont transformées en souricières. Les forces de sécurité se sont livrées à une chasse sans merci. Des sirènes, des cris et des coups de feu se sont à nouveau fait entendre. À nouveau, des écrans de fumée se sont élevés. Fumée blanche de Pennsylvanie. Des hommes en uniforme ont capturé des jeunes et les ont tabassés à coups de matraque.

Le président réinstallé Hernandez n'a pas perdu de temps pour dévoiler ses intentions : si au cours des derniers mois il a été défié par la rue, aujourd'hui la rue a payé. Elle a chanté pendant des mois la chanson qui réclame son départ, « JOH, es pa’fuera que vas » (JOH, par là la sortie), la plus populaire du pays. Mais JOH n'est pas parti. Il n'a enlevé l'écharpe présidentielle que pour la remettre. Il se peut qu'il n'ait aucune légitimité politique ou sociale aujourd'hui. Il se peut qu'il ne puisse pas gouverner. Mais il a le pouvoir.

À la tombée de la nuit, de nouveaux coups de tonnerre provenant du Mont Juana Lainez se sont fait entendre. Tout près du drapeau, de magnifiques feux d'artifice se sont élevés, illuminant le ciel de Tegucigalpa pendant plusieurs minutes. Quelqu'un a dépensé beaucoup d'argent pour célébrer le renouveau de la démocratie. C'est arrivé le 27 janvier. JOH veut rester quatre années de plus.

El presidente del Congreso Nacional de Honduras, Mauricio Oliva, entrega la banda al reelecto presidente Juan Orlando Hernández. Foto AFP.

Mauricio Oliva, président du Congrès national, tend l'écharpe au président réélu  Juan Orlando Hernández. Photo AFP.

Carlos Dada

Original : Original: Honduras: JOH toma posesión entre gases lacrimógenos de Pennsylvania

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 29 janvier 2018



 
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