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La légende n’est pas morte

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Enrique_Ubieta_2BisMa génération est née dans les premières années qui ont suivi le triomphe de la Révolution de 1959 et une partie dans les mois qui l’ont précédée. Lorsque les « barbus » ont pris Santiago et qu’ils sont venus ensuite en caravane jusqu’à La Havane, la République populaire de Chine avait à peine 10 ans et les États socialistes d’Europe de l’Est ne dépassaient pas 15 ans.

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La Révolution soviétique et son État multinational, dans les villes et les pays où nombre d’entre nous firent leurs études, était la plus ancienne : 40 ans de résistance au capitalisme international et au fascisme. Mais, une fois adolescents, dans les années 1970, nous considérions que nos pères et leurs révolutions étaient vieux (certaines révolutions l’étaient, en effet, mais pas pour des raisons de calendrier).

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Fidel, Photo: Ernesto Ocaña

Ces jours-ci, j’ai revu mes photos des années 80, lorsque, jeunes diplômés de l’Université, nous brandissions avec impétuosité l’épée juvénile, convaincus que nous étions destinés à établir définitivement la vérité, la raison et la justice révolutionnaires, puis j’ai tiré des conclusions : nos pères, à l’époque, étaient plus jeunes que nous ne le sommes aujourd’hui. Pauvres de ceux qui n’ont pas tenté de transformer le monde dans les premières années de leur vie, y compris avec une certaine dose d’autosuffisance, ceux-là n’ont jamais été jeunes. Cependant, on ne saurait considérer comme vieux ceux qui, au fil des années et des décennies, n’ont eu de cesse de le transformer.

Peu à peu, nous avons découvert que l’avant-garde révolutionnaire est extratemporelle, bien qu’elle appartienne complètement à son temps ; elle est connectée aux entrailles de la terre (là où poussent et s’étendent les racines) avec les avant-gardes précédentes et elle est composée d’hommes et de femmes de tous âges. S’il subsiste le moindre doute, Gomez et Marti, Baliño et Mella pourraient le dissiper, mais aussi le pont historique qui unit Marti à Fidel. Sinon, comment expliquer le besoin que ressentent les révolutionnaires latino-américains d’invoquer la hache, le sabre ou la machette de leurs ancêtres ? Ils insistent pour qu’on les appelle martiniens, sandinistes, zapatistes, bolivariens, fidélistes. Les héros du passé impulsent les nouveaux, discutent avec eux comme des jeunes passionnés qu’ils sont. Ils nesauraient être embaumés, ce sont des camarades de combat.

Je me souviens encore avec émotion du moment magique où un million de jeunes de tous âges rendaient hommage au Commandant en chef de la seconde moitié du 20e siècle, le plus hallucinant des adieux que puisse recevoir un héros : « Je suis Fidel », proclamait son peuple, le poing levé, ce qui signifiait : « nous ne te laisserons pas mourir. » Fidel avait dit la même chose à Marti en son année de centenaire, mais les temps sont différents : l’Apôtre avait été abandonné, et Fidel ne l’est pas.

Il nous faut apprendre à identifier un jeune. Il ne s’agit pas, c’est évident, de savoir si sa peau est lisse ou si ses cheveux sont bruns, et cela ne sert à rien non plus de lui demander son âge. Ce sont des données floues. Les combattants de la Moncada [26 juillet 1953] ressemblaient apparemment, à leurs contemporains, mais alors qu’ils attaquaient la caserne, beaucoup d’autres dansaient dans les carnavals. Il faut se méfier de ceux qui insistent à respecter les consensus propagés par la mode, les transnationales de la communication ou la fatigue.

Par ailleurs, « ce que les jeunes pensent… » est une expression qui admet diverses manipulations et un procédé très utilisé par les vieux pour justifier leur propre désertion. Les consensus se construisent – c’est la tâche des révolutionnaires – et dans la mesure où ceux-ci répondent ou non aux intérêts réels des majorités, des humbles, ils se rapprocheront de la vérité ou non. L’avant-garde des jeunes révolutionnaires est intergénérationnelle. Il n’existe pas de Parti des plus jeunes (ceux-ci ont des intérêts aussi différents que le reste de la société), mais il existe par contre un Parti des jeunes de tous âges, celui qui défend l’idéal communiste. Il est vrai que chaque génération apporte un angle de vision différent et que cet autre regard découvre des aspects négligés, des sensibilités non perçues auparavant, mais l’axe moral d’un révolutionnaire, quel que soit le siècle dans lequel il vit, c’est la justice, la possible et celle qui semble ne pas l’être. À cette fin, il s’efforcera de faire en sorte que les inégalités d’aujourd’hui – les inégalités inévitables, celles qui sont ou semblent être « justes » – soient temporaires. Il ne doit pas se sentir satisfait. C’est cela l’horizon, la terre diffuse que l’on aperçoit dans le brouillard, vers lequel il nous faut ramer : toute la justice. Personne ne ramera si elle disparaît, si elle cesse d’être invoquée. Et la relève des rameurs est indispensable. Nous devons tous assumer d’être les protagonistes de cet effort colossal.

Le fait qui motive ces réflexions est simple : dans quelques jours nous commencerons à vivre l’année 60 de la Révolution, et nous, ses premiers fils, dans le courant de cette année et des années suivantes, nous atteindrons son âge. La Révolution cubaine est déjà plus ancienne que les États socialistes d’Europe au moment où ils ont disparu. L’État multinational soviétique n’existe plus. Nous avons été la référence d’autres révolutions latino-américaines plus récentes, sans que nul n’essaie de copier nos modèles et nos façons de faire

Tout près de ces côtes, à l’affût, leurs mâchoires ouvertes, les prédateurs du grand capital sont aux aguets. Certains amis avancent des raisons de se rendre. Ils disent, compréhensifs : nous ne pouvons pas exiger plus de sacrifices au peuple cubain. Je me demande si l’abandon de nos conquêtes est un sacrifice moindre, si le capitalisme dépendant qui attend dans les eaux stagnantes du ravin vers lequel ils nous poussent, n’augmenterait pas la souffrance des majorités et ne leur enlèverait pas leur possibilité de lutter pour un avenir meilleur. Toutes les insuffisances que les révolutionnaires détectent, toutes les insatisfactions peuvent être résolues si (et seulement si) nous sommes capables de préserver la Révolution.

À mesure que l’année 60 de la Révolution s’approche – les adolescents d’aujourd’hui supposent que nous sommes très vieux, c’est naturel – nous commémorerons d’autres dates importantes : le 150e anniversaire, par exemple, du début de la Guerre d’indépendance. Fidel a évoqué le fait qu’à Cuba il n’y avait eu qu’une seule Révolution, celle initiée par Carlos Munuel de Cespedes à La Demajagua, il l’a dit voilà un demi-siècle, lorsque nous étions très jeunes et que nous ignorions que nos pères l’étaient aussi.

À cette occasion, Fidel affirma : « Nous devons savoir, en tant que révolutionnaires, que lorsque nous parlons de notre devoir de défendre cette terre, de défendre cette patrie, de défendre cette Révolution, nous devons penser que nous ne défendons pas l’œuvre de dix ans, nous devons penser que nous ne défendons pas la révolution d’une génération : nous devons penser que nous défendons l’œuvre de cent ans ! » Cela explique aussi pourquoi la Révolution cubaine de 59 ans ne s’est pas effondrée alors que les autres se sont écroulées. Il explique l’enchevêtrement des générations dans une guerre qui, pour être anticolonialiste au 19e siècle, et anti-impérialiste au 20e siècle, a dû être anticapitaliste.

J’ai quatre mois de plus que la Révolution qui m’a éduqué, et aussi jeune qu’elle. Une révolution qui se renouvelle, et au risque d’être redondant, qui se refonde. Quelques jours avant le début de la nouvelle année – une fin et un commencement que nous nous réservons pour la méditation – je ne trouve pas de meilleure harangue patriotique que celle du jeune José Marti : « La légende n’est pas morte. Intacts et forts, vos enfants se préparent à répéter sans peur, pour conclure cette fois sans défaut, les exploits de ces hommes courageux et magnifiques qui s’alimentèrent de racines, que arrachèrent les armes de combat du ceinturon de leurs ennemis, qui commencèrent une campagne qui dura dix ans avec des branches d’arbres, que domptaient le matin les chevaux sur lesquels ils livreraient bataille l’après-midi ! ».

Enrique Ubieta Gomez

Source: Granma, le 29 décembre 2017


 
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