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Mise en accusation : nous devons continuer le travail de Daphne Caruana Galizia

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aut_5760BisEn ce jour noir où le peuple maltais enterre Daphne Caruana Galizia, nous publions ce cri du cœur d’un blogueur maltais.

Depuis que j'ai appris la mort de Daphne Caruana Galizia, je n'ai pas pensé à autre chose. Et ça ne risque pas de s'arrêter de sitôt.

Les funérailles de Daphne Caruana Galizia ce vendredi à Mosta

Cela a commencé par le choc devant l’audace et le caractère définitif de l'acte. Puis ça a grandi, se muant en colère et en indignation. Il y avait un fort sentiment de perte en cherchant les écrits de la meilleure et la plus prolifique auteure sur les affaires politiques maltaises et en trouvant un écran inchangé. Je me suis senti embarrassé lorsque  les questions de la presse mondiale – comment une telle chose pouvait-elle être possible dans ce paradis ? – me faisaient grincer des dents.

Et puis un sentiment d’impuissance: face à l'indifférence, face à la haine, face aux inamovibles en place. Résignation face à une jeune génération que nous avons droguée avec des choses au lieu de pensées. Consternation face à une société de deux nations sourdes menant une guerre sans fin dans un seul pays. Découragement face à un avenir qui semble pire que le présent.

Chaque fois mon système avait un besoin urgent du fix de ses écrits. J'ai traité le manque en écrivant moi-même. En tapant furieusement, j'ai essayé de remplir le vide d'un écran qui n'ajouterait rien à ces mots sombres et désespérés. «Il y a des escrocs où que vous regardiez maintenant. La situation est désespérée ».

J'avais besoin de tourner cette page chaque jour et chaque heure de veille. Pour rassembler assez d'espoir pour me sortir du lit. Et pendant deux semaines, la profondeur de mes sentiments et la noirceur de mon désespoir étaient tels que je devais tout investir en eux. Et je l'ai fait.

Je ne suis pas sûr d'être prêt à sortir de cette phase et à regarder vers l'avenir. Parce qu'au fil des jours de nouvelles couches de ténèbres se sont installées. J'ai posté hier l'image d'un texte écrit par un homme qui a écrit qu'il voudrait voir des manifestants comme ma femme et ma fille être fauchés par un camion pour avoir une idée qu'il ne partage pas. En relisant mon message ce matin, j'ai vu mes propres mots de colère et de dédain que j'ai rationalisés à l'arrière de l'extrémité du sujet.

Mais en justifiant les représailles, en rendant œil pour œil, nous ne nous en sortirons jamais.

Je n'ai pas eu d'expérience de chemin de Damas. Je ne vais pas tendre avec enthousiasme l'autre joue face à la haine insupportable, à l'amoralité vide, à l'égocentrisme pathologique, à la cupidité et à la corruption morbide. Je serais complice si je le pardonnais et l'oubliais.

Mais l'erreur dans mon jugement est d'accepter que cela serait inévitable. Que c'est là une sorte de requis écœurant pour une culture et une nation incapables de se libérer de leurs démons, qu'il n'y a aucun moyen de sortir de cet enfer sur terre si ce n'est de le vivre avec la douloureuse conscience du caractère inévitable de sa médiocrité.

J'ai lu trop d'histoire pour jouer du violon à propos d’un âge d'or perdu. Mais ça n’a pas été toujours comme ça. Nous sommes arrivés à ce stade par une dégradation systématique et progressive du tissu de la nation dont le gouvernement n'est pas la cause mais le symptôme.

D'abord une foi mammoniste qui nous a tous imprégnés, riches et pauvres et surtout ceux entre les deux. Une religion nationale où l'accumulation de la richesse est une fin en soi qui écarte tout sens de hiérarchie du beau sur le laid, du gentil sur le méchant, la vieille rengaine des femmes et des enfants d'abord. Ce genre de choses.

D’où les classements erronés d’identité qui varient de ville à village et de Sliema à Mqabba mais sont tout aussi pervers où que ce soit. Où l'appartenance à des clubs, des partis, des sociétés, des associations et des communautés est définie par la méchanceté de la raillerie virulente contre l'autre. Que les gens soient prêts à ignorer leur estime de soi pour exprimer leur mépris déconcertant pour la bande rivale ou le club de football rival ou le parti rival ou le quoi que ce soit rival, quel que soit l’objet de la dérision, sur le champ.

D’où la gêne institutionnalisée de l'église et de l'État pour mesurer la performance et le succès par des normes éthiques plutôt que par des statistiques. Que les milliers de figurants habillés en soldats romains de carton et de plastique le Vendredi Saint sont en quelque sorte un indicateur d'un amour de l'ennemi comme de soi. Que les milliers de grues et les heures d'embouteillages sont en quelque sorte un indicateur de la santé et de la prospérité de la nation.

D’où l’horreur culturelle pour la culture. Où l'esthétique est un luxe pour le blasé et l'ascétique. Où l'indulgence dans la connaissance et la pensée, dans l'art et la poésie est une maladie tandis que l'indulgence dans la profusion et le plaisir, dans l'ostentation et le bling-bling est une nouvelle morale.

D’où une dialectique politique qui savoure le choc mais qui ne s'intéresse pas à une synthèse qui cherche la résolution et le progrès. Un processus politique où le consensus et la coalition sont une faiblesse et où la force est dans un diktat catégorique, intransigeant, obstiné, bruyant et rageur. Lorsque le débat a lieu selon des scripts prescrits et où la pensée en tant qu'effort individuel est découragée jusqu'à l'intimidation.

D’où un isolationnisme patenté qui refuse ne serait-ce que de prendre en considération des visions opposées venant de l'extérieur du cercle étroit qui s'identifie comme local.

Un esprit de clocher bilieux, hostile à ces putains d’étrangers qui feraient mieux de rentrer chez eux, sauf s’ils sont à genoux en train de passer la serpillère ou qu’ils nous payent des loyers stratosphériques. D’où une catégorisation préconçue des opinions, non selon leur qualité ou leur originalité mais selon l'intention supposée de ceux qui les formulent. Deux cases de nationalistes et de travaillistes dans lesquelles tout le monde, du ponte au mendiant, doit entrer et en fonction de cela doit avoir toujours raison ou toujours tort.

D’où un consensus intuitif avec ce qui ne devrait pas être accepté mais est dans la bonne case,  et une colère furieuse et impitoyable contre ce qui devrait susciter de la compassion mais ne fera jamais car coincé dans la case détestée des autres. D’où une ambiguïté morale, un ensemble grotesque d'incohérences qui s'annulent  mutuellement et nous permettent de nous justifier de faire ce que nous ne devrions de toute évidence pas faire et de nous pardonner à nous-mêmes  avec la confiance effrontée que nos partisans transformeront notre culpabilité en un atout.

D’où notre incapacité à reconnaître les fautes qu’on nous reproche en tant que personnes, familles, villages et en tant que nation et notre réponse fallacieuse que personne n'est parfait et donc que personne n’ a le droit de critiquer, d'attaquer et même de juger.

D’où la notion contradictoire que puisque personne n'est parfait, l'effort pour faire le bien relève d’un arrivisme arrogant ou d’un idéalisme délirant.

Et je réalise avec horreur que le travail de Daphné Caruana Galizia n'était pas seulement solitaire à cause de ses enquêtes sur la corruption et les irrégularités. Ce fut une vie de recherche anthropologique dans les profondeurs d'une société qui refuse de s'auto-étudier et qui n'aime pas entendre se dire ce qui cloche chez elle.

L'horreur vient avec un épuisement accablant à l'échelle même de l'effort. Cet espoir est une source d'énergie insuffisante face à une résistance si béate et auto satisfaite au changement.

L’horreur vient avec le désespoir de voir que les murs de Rome s’écroulent autour de nous et que nul entre nous n’y peut grand-chose.

Pourtant, nous avons le devoir de rechercher le changement. Nous avons le devoir d'essayer au moins de persuader ceux qui ne veulent pas nous écouter. Nous avons le devoir d'être forts dans les idéaux qui nous gardent moralement et spirituellement en vie parce que nous devons combattre la mort morale et spirituelle qui nous entoure.

Nous devons, même dans le désespoir de tout ce qui nous entoure, continuer le travail de Daphne.

Manuel Delia

Original: Indictment: we must continue Daphne Caruana Galizia’s work

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlaxcala, le 3 novembre 2017


 
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