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Malgré la répression en Égypte, Macron déroule le tapis rouge pour Al Sissi

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aut_5741BisLa France accueille en grande pompe, dès mardi 24 octobre, le président égyptien Abdelfattah al-Sissi, attendu à Paris pour de multiples rencontres. Pourquoi le gouvernement français entretient-il des relations aussi étroites avec un dirigeant de plus en plus répressif ? 

Les gouvernements français passent, le tapis rouge continue d’être bien brossé. En tout cas lorsqu’il s’agit d’accueillir le maréchal Abdelfattah al-Sissi, président et fossoyeur enthousiaste de l’État de droit et des libertés publiques de l’Égypte.

Piquet de familles de victimes de disparitions forcées devant l'ambassade de France au Caire, à la veille d'une visite de François Hollande, en avril 2016. À droite, leur avocat Ibrahim Metwally Hegazy, en détention arbitraire depuis le 10 septembre 2017, ce qui fait l'objet d'une action urgente d'Amnesty International

L’homme qui a repris en main son pays en 2013 après la chute de Moubarak et le bref intervalle de la présidence du frère musulman Mohamed Morsi aura droit au grand jeu pour sa visite à Paris mardi 24 et mercredi 25 octobre 2017 : déjeuner à l’Élysée avec Emmanuel Macron, dîner au Quai d’Orsay avec Jean-Yves Le Drian, entretiens avec les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, réception au Medef…

La France dirigée par Macron semble donc bien partie pour poursuivre la politique déployée par ses prédécesseurs, en dépit de l’aggravation de la situation égyptienne sur tous les plans : ceux des libertés fondamentales et de la démocratie bien entendu, mais aussi de l’économie et de la sécurité dans le pays.

Il n’existe pourtant guère de doute. L’Égypte n’est pas un pays qui se situerait dans une « zone grise » où certaines entorses aux droits humains seraient compensées par des progrès dans d’autres domaines. « L’Égypte connaît la pire crise de son histoire en matière de respect des droits de l’homme », assène Hussein Baoumi d’Amnesty International. « Je reviens tout juste d’Égypte et je peux vous assurer que les gens vivent dans la peur, et il ne s’agit pas uniquement des militants de la société civile », poursuit Michel Tubiana, président d’Euromed Droits, lors d’une conférence de presse commune organisée à Paris lundi 23 octobre par plusieurs ONG qui protestent contre une coopération franco-égyptienne s’asseyant sur la répression de la société civile égyptienne.

Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, aujourd'hui au Quai d'Orsay, recevant des mains d'Abdelfattah al-Sissi des médailles pour le récompenser de la coopération militaire entre la France et l'Égypte, en février 2017. © Reuters

La liste des dérives du pouvoir égyptien est longue comme le bras et, par bien des aspects, elle dépasse ce qui se passait sous le règne d’Hosni Moubarak. Des cas de torture sont régulièrement recensés de la part des forces de sécurité, armée et police, au point que Bénédicte Jeannerod, la directrice d’Human Rights Watch en France, parle « d’épidémie de torture et de la mise en place d’une chaîne répressive susceptible de constituer un crime contre l’humanité ». Le pays figure par ailleurs à la 161e place (sur 180) dans le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières : des dizaines de journalistes sont en prison et, depuis mai 2017, des centaines de sites internet sont interdits d’accès.

Depuis 2011, les associations et les ONG avaient du mal à opérer, mais une loi de mai 2017 est venue renforcer l’arsenal législatif qui établit désormais une batterie de contrôles et d’autorisations préalables qui rend extrêmement difficiles le travail et le financement des acteurs de la société civile sur place, égyptiens comme étrangers. « On ne nous empêche pas seulement de recevoir du financement de l’Union européenne par exemple, nous ne risquons pas uniquement des poursuites judiciaires, mais nous nous faisons également insulter dans la presse et même dans la rue », témoigne Mohamed Zarea, président d’une association d’aide aux prisonniers égyptiens.

Et comme si cela ne suffisait pas, le régime d’al-Sissi s’en prend également à l’orientation sexuelle de ses citoyens. En septembre et octobre 2017, 65 personnes ont été arrêtées au nom d’une loi criminalisant « la débauche » (en clair : l’homosexualité), plusieurs ont été soumises à des « examens rectaux » (assimilés par l’ONU à de la torture), et au moins seize ont reçu des peines allant jusqu’à six ans de prison.

« Al-Sissi gère son pays avec une mentalité de militaire, mais surtout d’homme de renseignements : lois répressives, impunité des forces de sécurité, secret et dissimulation… », juge Mohamed Zarea. « La société civile au sens large, associations, ONG, syndicats, médias indépendants, est considérée comme une menace par le pouvoir qui estime que c’est elle qui a poussé à la révolution de 2011 et a précipité la chute de Moubarak. La société civile est considérée dans son ensemble comme un traître et un espion et combattue en tant que telle. »

« Il y a une vraie spécificité française dans cette autocongratulation à propos de ventes d’armes »

Au vu d’un tel bilan, qui est loin d’être un secret pour les diplomates et l’exécutif français, et qui, surtout, est orienté à la régression plutôt qu’à l’amélioration, pourquoi réserver un tel accueil au maréchal al-Sissi ? La lutte antiterroriste et la « stabilité régionale » sont régulièrement mises en avant, de même que les contrats d’armement. Ces dernières années, la France a livré ou pris commande de plus de 6 milliards d’euros d’armes, dont des Rafale, une frégate, deux porte-hélicoptères Mistral et des missiles. Ces engins ne sont que les plus visibles, car l’industrie tricolore a également fourni du matériel plus léger et dont l’usage n’est pas exclusivement militaire : des véhicules tactiques Sherpa (Renault), du matériel satellitaire ou de surveillance (la société Amesys, déjà connue pour avoir aidé Kadhafi à écouter ses concitoyens, a vendu ses services à al-Sissi, comme l’a révélé une enquête de Télérama). En dépit d’un accord des pays membres de l’Union européenne visant à suspendre l’exportation vers l’Égypte de tout matériel militaire pouvant servir à des fins de répression policière, Paris n’en a pas tenu compte, puisque plusieurs ONG ont documenté des cas d’usage d’armements militaires contre des civils dans la péninsule du Sinaï.

Après avoir passé cinq années au ministère de la défense sous François Hollande durant lesquelles il avait fait de l’exportation d’armes françaises, dont les premières ventes de Rafale à l’étranger, une de ses priorités, Jean-Yves Le Drian occupe désormais le Quai d’Orsay. Ce qui garantit une certaine continuité. Sa deuxième visite officielle en tant que diplomate en chef, en juin 2017, fut en effet au Caire, où il s’est vanté de s’être rendu à huit reprises en trois ans (!) quand il était à la défense. « Il y a une vraie spécificité française dans cette autocongratulation à propos de ventes d’armes à l’Égypte », analyse Leslie Piquemal, du Cairo Institute for Human Rights Studies (CIHRS). « L’Allemagne et la Grande-Bretagne vendent également des armes au Caire mais sans communiquer autant dessus et avec une transparence accrue à l’égard du parlement. »

Foto : Le président al-Sissi posant au milieu de cadets fraîchement diplômés de l'Académie de l'armée de l'air égyptienne. © Reuters
L'armée de l'air égyptienne dispose de 82 Mirages 5 et 3 Mirages 2000 de Dassault, 108 hélicoptères de combat Gazelle Sud-Aviation et a déjà reçu 3 des 24 avions Rafale achetés en 2015 pour 5 milliards d'€. Le président Al Sissi se déplace dans un Falcon 20 de Dassault [Note de Tlaxcala]

Le président al-Sissi posant au milieu des étudiants de l'armée de l'air égyptienne. © Reuters

Le président al-Sissi posant au milieu de cadets fraîchement diplômés de l'Académie de l'armée de l'air égyptienne. © Reuters
L'armée de l'air égyptienne dispose de 82 Mirages 5 et 3 Mirages 2000 de Dassault, 108 hélicoptères de combat Gazelle Sud-Aviation et a déjà reçu 3 des 24 avions Rafale achetés en 2015 pour 5 milliards d'€. Le président Al Sissi se déplace dans un Falcon 20 de Dassault [Note de Tlaxcala]

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Au-delà du commerce des armes, la position de la France demeure que « l’Égypte est un partenaire indispensable dans la lutte contre le terrorisme et en faveur de la stabilité régionale ». Mais c’est un argument qui résonne de plus en plus creux. « L’Égypte est dans une situation complètement précaire sur les plans sociaux et économiques, et sa politique antiterroriste est un échec, comme on le constate dans le Sinaï et le reste du pays », estime Leslie Piquemal. Vendredi 20 octobre, par exemple, entre 35 et 54 policiers et soldats égyptiens auraient péri dans une embuscade liée à l’insurrection djihadiste née dans le nord du Sinaï mais qui s’étend désormais vers la vallée du Nil et la frontière avec la Libye. Ces morts s’ajoutent aux dizaines déjà recensés depuis trois ans, qui soulignent l’échec de la lutte antiterroriste du Caire dans son propre pays. La situation économico-sociale est par ailleurs extrêmement tendue du fait d’un appauvrissement de la population et d’une économie qui patine (et qui est en grande partie aux mains de l’armée).

« Tous les dirigeants égyptiens se présentent comme un rempart au terrorisme auprès de responsables politiques français angoissés par cette question. Mais on donne crédit à ce récit alors qu’il est manifestement faux, et que l’on sait que la cible principale du gouvernement égyptien en matière de répression est bien plus large que les terroristes et qu’elle s’applique également contre la société civile », critique Leslie Piquemal. « Ce qui se passe aujourd’hui en Égypte est un facteur majeur d’insécurité. Le pays est devenu un terreau de violence et ses prisons des incubateurs pour le radicalisme », juge également Michel Tubiana.

Or si l’exécutif français est prompt à dégainer des communiqués de presse quand des militaires égyptiens sont assassinés, ceux concernant les atteintes aux libertés ou l’emprisonnement de militants sont bien moins nombreux. Lorsqu’on interroge des diplomates français ou bien l’Élysée sur ce silence coupable, comme nous avons eu plusieurs fois l’occasion de le faire, la réplique est généralement la même : « Nous préférons en discuter en privé, c’est plus productif. » Cette réponse n’est guère du goût des ONG : « Nous pensons qu’il faut parler des droits humains en privé, mais aussi en public pour envoyer des signes à la société civile. Et l’évocation ne suffit pas, il faut des actes également », rappelle Bénédicte Jeannerod, d’Human Rights Watch. « La répression contre les citoyens égyptiens ne serait pas possible s’il y avait un soutien moral plus fort de la société civile. Le silence des gouvernements étrangers est un signal d’assentiment envoyé au gouvernement égyptien. »

Au cours de plusieurs discours ces dernières semaines (devant les ambassadeurs, à la tribune des Nations unies ou à Athènes), Emmanuel Macron a mentionné la question des droits humains qu’il convenait de défendre, et du droit international qu’il convenait de respecter. De même lors de sa campagne présidentielle, il avait répondu à un questionnaire d’Human Rights Watch à propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite ainsi : « Nous ne voulons pas vendre des armes qui serviraient ensuite à massacrer des civils. Cela n’est pas supportable. Si nous travaillons avec les monarchies du Golfe, nous conditionnerons nos contrats au respect des droits de l’homme. » Le président de la République est-il prêt à appliquer ce principe à l’Égypte ? Emmanuel Macron aura-t-il le courage d’évoquer publiquement la question de la répression de la société civile en recevant Abdelfattah al-Sissi à l’Élysée ? Ou balaiera-t-il les atteintes aux droits humains sous le tapis rouge ?

►Lire aussi  E.Macron, al-Sissi : ce qu'il faut savoir avant la rencontre, par Amnesty International, 22/10/2017

Thomas Cantaloube

Source : Tlaxcala, le 24 octobre 2017

 

 

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