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Un Prix Nobel pour rien ?

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aut_5189BisSi les gens ne croient pas que les mathématiques sont simples, c’est uniquement parce qu’ils ne réalisent pas à quel point la vie est compliquée »

John Von Neumann

 Le dérèglement post-guerre froide

Cela fait belle lurette que les moyens de destruction reflètent une époque tout autant que les moyens de production. Cela fait belle lurette que l'atome représente (pour le pire et pas le meilleur) un brevet de respectabilité sur la scène internationale.

Le désarmement nucléaire est en panne – Trop d’indices sont là pour le confirmer. L’arme nucléaire fait encore recette, qu’on le veuille ou non. Des États frustrés, frappés d’interdiction par le bon vouloir de l’Occident (et des Occidentaux) se réveillent. Nous les connaissons : les responsables ukrainiens, aujourd’hui menacés dans leur intégrité territoriale, regrettent son abandon, tout comme les élites en Biélorussie et au Kazakhstan. De nouveaux candidats à l’aventure nucléaire se présentent désormais dans le ‘starting blocks’, dont la Corée du Sud, le Japon, l’Arabie Saoudite et l’Iran (dont l’accès à l’atome pourrait remettre en cause pour le pire et le meilleur l’exclusivité nucléaire israélienne dans la région). Au Moyen-Orient, justement, on ne se lasse pas de rappeler que la Libye ou/et l’Irak n’auraient pas subi le sort qu’ils ont connu (enduré) s’ils avaient disposé de l’équivalent de ce que brandit Kim Jong-un à partir de la Corée du Nord. Pour ne pas noircir le tableau, rappelons tout de même que depuis 1945, le nombre d’États qui ont renoncé à leur aventure nucléaire militaire (entre 15 et 17) est plus élevé que celui des États qui s’y sont embarqués.

Mais l’armement nucléaire, qu’il soit loué ou honni, est bien présent. Sans vouloir entrer dans une bataille de chiffres, 44 États ont été répertoriés par l’ONU comme ayant des capacités nucléaires (civiles ou militaires ou les deux). Ce sont ces 44 qui sont censés ratifier le CTBT (Traité d’interdiction des essais) pour qu’il soit valable, pour qu’il entre un jour en vigueur. Une mission qui relève de l’impossible. Voilà peut-être pourquoi les débats entre désabusés de la bombe et les nantis de plutonium ne soulèvent pas la passion des foules. Et les signatures du CTBT par l’Indonésie, la Papouasie Nouvelle-Guinée et le Guatemala ne changent pas la donne et ne trompent personne.

Bref, en observant notre planisphère, on s’aperçoit que le nombre d’habitants qui vivent dans des États dotés d’armes nucléaires dépasse les 3 milliards et si nous incluons les habitants des territoires sous parapluie nucléaire (étendu), au-delà d’ailleurs des 25 sur les 28 de l’OTAN, le nombre de terriens concernés ou coincés est proche de 3,5 milliards, soit 1 habitant sur 2 (et non pas 19 % comme le prétend abusivement  l’ONG ICAN).

Le Traité d’Interdiction des Armes nucléaires

Rappelons une ou deux évidences ; le nucléaire n’est pas une arme, ni une énergie. C’est d’abord une conception du monde. C’est ce qui explique que les armes nucléaires ne peuvent pas être mises dans la même catégorie que les autres armes dites de « destruction massive ». Est-il  pour  autant  puéril  de  demander  leur  interdiction ?  Pourquoi  ne  pas  proposer l’interdiction  de  la  pollution ?  Cherchons  l’erreur.  Plutôt  que  de  reprocher  aux  autorités françaises leur refus d’adhérer au Traité, et leur entêtement à ne pas s’ « inscrire dans le sens de l’Histoire », tentons ici quelques remarques qui nous permettent de dépasser une vision trop manichéiste :

a) Le  traité  enfonce  des  portes  ouvertes.  Le  24  novembre  1961,  l’Assemblée Générale de l’ONU a adopté une résolution (Résolution 1653) sur l'illégalité de l'arme nucléaire ; elle sera adoptée par 55 voix contre 20 (dont les USA, le Royaume-Uni et la France) et 26 abstentions. Ce n’est donc pas en soi une nouveauté que de déclarer que tuer au moyen de l’armement atomique est illégal.

b) Tuer avec une arme nucléaire est condamnable et prohibé. Cette règle est assimilée par ceux qui ne l’ont pas, ceux qui s’en méfient, ceux qui ne peuvent pas l’acquérir, ceux qui s’en sont débarrassés, ceux qui s’en passent volontiers. Il n’en va pas de même pour la règle concernant la menace d’emploi. L'avis de la Cour Internationale de Justice (CIJ), réclamé par certaines ONG avant ICAN (en 1996) n’a pas offert aux abolitionnistes les résultats escomptés : l’avis a été interprété comme une victoire à la fois par les partisans de l'atome et par ses pourfendeurs. Ce qui se comprend aisément puisque la littérature juridique prête à confusion. Je cite : "Au vu de l'état actuel du droit international, ainsi que des éléments de fait dont elle dispose, la Cour ne peut cependant conclure de façon définitive que la menace ou l'emploi d'armes nucléaires serait licite ou illicite dans une circonstance extrême de légitime défense dans laquelle la survie même d'un État serait en cause».

c) Ce n’est pas une avancée sécuritaire. Le risque d’Apocalypse nucléaire n’est pas la seule menace qui pèse sur nos têtes. Les peuples qui se font humilier, piétiner et écraser tous les jours ne sont pas forcément sensibles à l’idée de savoir que des pacifistes du réseau ICAN sont parvenus à faire admettre dans une enceinte onusienne à New York que la guerre était inhumaine, que l’arme nucléaire devait être bannie de la surface de la Terre, du moins refusée par 122 États qui ont voté en faveur du traité avec 1 opposition (les Pays-Bas), une abstention, celle de Singapour et 70 États qui ont préféré s’absenter lors des débats et du vote.

d) L’esprit du Traité accroît la représentation d’un monde à 2 vitesses. Ce vote ne met pas fin au principe de l’apartheid nucléaire selon lequel il y a les nantis du nucléaire d’un côté et les abstentionnistes contraints et forcés de l’autre. Combattre l’apartheid nucléaire qui a scellé le TNP peut-il se perpétuer en mettant les États nucléaires (membres du P5 ou les autres) en porte à-faux ou en dehors du coup ? Se féliciter de se mettre d’accord entre ceux qui sont déjà d’accord ne représente pas un grand triomphe. À l’image des pacifistes qui sont allergiques aux militaires. D’ailleurs, les représentants d’Australie, de Finlande et de Norvège ont insisté sur cette faille ; ils ont estimé qu’on devait inclure les acteurs nucléaires dans le processus. Les États qui sont dépourvus de moyens de s’imposer sur la scène internationale (dont le Saint-Siège, San Marino, le Costa Rica et le Lichtenstein…) ont besoin de dialoguer et de se faire comprendre par des interlocuteurs qui en sont dotés ! L’ONU tente d’intégrer ces contradictions : si elle a fini par expulser  la Libye du Conseil des droits  de l’homme, la Conférence du Désarmement a accepté d’être présidée par le représentant de la Corée du Nord en juin 2011.

e) L’existence du Traité dénature les priorités. Il n’y a pas de raison de penser et de faire croire que le spectre d’un conflit nucléaire ou même d’une salve nucléaire soit plus dramatique pour la planète et ses habitants que d’autres formes d’injustice et de destruction. Certes, le désarmement nucléaire est l’un des plus anciens objectifs de l’ONU. Il a fait l’objet de la première résolution de l’Assemblée Générale en 1946. Il est inscrit au programme de l’Assemblée  générale  depuis  1959.  MAIS  son  programme  affiche  aussi  l’objectif  d’un « désarmement général et complet ». Il va donc falloir prendre à bras le corps les questions du désarmement dans toutes leurs composantes, au-delà de la rhétorique sur le ‘pour’ et ‘contre’ la guerre atomique.

Au risque d’appartenir au parti qui n’est pas sûr d’avoir raison, j’aurais tendance à croire que les bouleversements majeurs dans le domaine du désarmement comme sur le front climatique s’opèreront en dehors des instances onusiennes. Tout comme les avancées sociales en France n’ont pas attendu les règlementations du Bureau International du Travail (BIT) ! En affirmant cette platitude, je risque d’ajouter ma voix à celle des diplomates qui critiquent le « Machin » dont la Conférence du Désarmement. En effet, pour se soustraire à tout calendrier sur le désarmement (et avec de nombreux complices), le représentant de la France avait déclaré le 17 juin 1999 : “ Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que le processus de réduction des arsenaux nucléaires gagnerait en efficacité à être négocié à la Conférence du désarmement”. Il n’en demeure pas moins que les mutations ont davantage de chances de  s’opérer par l’intermédiaire d’une volonté politique impliquant un acteur, une nation (ou des entités plus vastes) ; elle découlera naturellement, avec ou sans juges et procureurs, d’un combat politique mené par les peuples concernés ; dans un rapport de force favorable entre eux et la classe qui se trouvera contrainte de prendre en compte ses aspirations. On l’a vu en Suède où le gouvernement avec le soutien des ONG s’est débarrassé de son programme nucléaire militaire en 1974. Nous en avons été les témoins en Afrique du Sud, grâce à une réévaluation des menaces décrite par l’ex-président De Klerk : « La sécurité à long terme, pour nous, ce n’est pas la supériorité militaire, mais nous confronter aux enjeux qui sont les nôtres, les enjeux de survie avec toutes les différentes composantes de la société sud-africaine ». Les élites au Brésil et en Argentine ont trouvé leur chemin vers la dénucléarisation et le processus s’est joué en duo. Lors de l’effondrement de l’Union Soviétique, la démarche de Gorbatchev fut originale : plutôt que de se référer aux subtilités de l’article VI du TNP, il a pensé localement, à l’après- Tchernobyl. Bref, sans jeter des anathèmes, nous pourrions reprendre et réinterpréter les propos d’António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies : « Il existe plusieurs chemins pour accéder à un monde sans armes nucléaires. J'appelle l'ensemble des États à intensifier leurs efforts pour contribuer à cette vision commune, chacun à sa manière». (c’est moi qui souligne).

Le débat post-6 octobre autour du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires

Si l’interdiction (virtuelle) d’une catégorie d’armes n’exempte personne du besoin de réfléchir, l’éventuelle entrée en vigueur  du  Traité d’interdiction aura-t-elle un impact  en France  ? Difficile de trancher.

Comme le fit remarquer Jean-Marie Muller du MAN, les responsables politiques français peuvent très bien se prononcer en faveur du désarmement mondial tout en soutenant la politique actuelle de l’État. C’est ainsi qu’Alain Juppé a cosigné un article publié dans Le Monde  (15  octobre  2009)  intitulé  « Pour  un  désarmement  mondial,  seule  réponse  à  la prolifération anarchique », dans lequel il était affirmé : « Les puissances nucléaires doivent engager un processus conduisant de manière planifiée au désarmement complet. . Juppé a contribué au retour de la France dans l'OTAN dès 1996 et réclamé en échange un poste à l'AFSOUTH (commandement des forces en Méditerranée). On lui doit aussi, avec Charles Million, cette réforme commanditée ou soutenue en sous-mains par l'OTAN et qui s'appelle la professionnalisation des armées. Comme quoi le fait d’être contre l’atome n’est pas forcément un brevet d’antimilitarisme, ni un visa pour une pensée plus pacifiste.

L’apparition de nouvelles écoles de pensée

A partir de l’introduction de ce débat, amplifié peut-être par la rhétorique de Trump et Kim qui a dynamisé les neurones du Comité Nobel, deux écoles de pensée vont se dessiner. Au moins. La première fait consensus parmi les stratèges. Elle développe la thèse selon laquelle un monde sans armes nucléaires serait sans doute plus dangereux que le monde d’aujourd’hui. Une thèse défendue (et étayée) par exemple par Bruno Tertrais et qui peut se vérifier avec le Global Power Index. La seconde école de pensée est plus sournoise. Elle se positionne contre l’invocation de la morale et insiste ou insistera sur la destruction, l’élimination, le démantèlement des armes en  question  et  leur  reconversion.  Ceci  rejoint  une  posture  très  française  qui  remonte  à 1968 quand le représentant de la France auprès de l’ONU déclara avec emphase :  « Il n’est d’autre solution à la menace que cette arme fait peser sur tous que dans l’arrêt de sa production et l’élimination de ses stocks». (Intervention d’Armand Bérard devant l’Assemblée Générale de l’ONU le 14 juin 1968 lors de la discussion sur le texte du TNP). Si la première relève d’une querelle de chapelle et renvoie à la théostratégie (une formule inventée par Alain Joxe), la deuxième renvoie à un débat de fond : les conséquences environnementales qu’il va falloir traiter un jour sérieusement. Il s’agit par exemple de poiner les dégâts potentiels relatifs à l’entreposage de cœurs des réacteurs de sous-marins nucléaires, tels nos dépotoirs à Cherbourg (cf. dernier numéro de la revue des Médecins pour la Prévention de la Guerre nucléaire) ; un scandale que les Occidentaux se gardent bien de dénoncer, contrairement aux « Tchernobyls flottants » émanant de l’ex-URSS.

Si l’on se reporte au travail de ICAN honoré par le Comité Nobel, rendons hommage à cette nouvelle convention au moins sur un point : pour la première fois, un Traité mentionne expressément que les États parties qui ont réalisé des essais nucléaires doivent « fournir une assistance suffisante aux États parties touchés aux fins d’assistance aux victimes et de remise en état de l’environnement ». Ces dispositions – qui ne sont rien d’autre qu’une application du principe du pollueur/payeur  – sont  le résultat  d’une volonté (politique)  d’États  tels  que l’Algérie, l’Équateur ou le Vietnam, visant à contraindre les États responsables de ces dégâts sanitaires et environnementaux à assumer (enfin !)  leurs responsabilités.

P.S. Lorsque la sociologue et pacifiste US Elise Boulding demanda à ses étudiants comment ils envisageaient un monde entièrement désarmé, ceux-ci répondirent qu’ils n’en avaient aucune idée. Ils pensaient que leur travail consistait simplement à expliquer et convaincre les autres de parvenir au désarmement. ( !). Que le lecteur ou la lectrice qui ignore son existence sache qu’Elise Boulding, considérée comme l’une des plus influentes chercheuses sur la paix, a occupé un poste de direction au sein de la Ligue Internationale des Femmes pour la paix et la Liberté (WILPF) et créé l’International Peace Research Association (IPRA) pour bosser avec l’ONU via l’Unesco et l’Université des Nations Unies.

Ben Cramer

Source: Tlaxcala, le 10 octobre 2017

 

 

 
 

 
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