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Catalogne: quoi qu'il arrive, Madrid a déjà perdu

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aut_5662BisIl y a quelques jours, le Premier ministre espagnol en personne annonçait le durcissement de la répression par une phrase à laquelle peu de médias internationaux ont donné de l'importance :"Ne nous obligez pas à faire ce que nous ne voulons pas faire."

Le gouvernement de Madrid aurait pu tenter de bloquer la feuille de route indépendantiste en proposant une porte de sortie de type politique.

Rajoy aurait trouvé un appui enthousiaste chez les socialistes et même chez Podemos s'il avait proposé à Barcelone une réforme du degré d'autonomie de la Communauté Autonome Catalane (réforme justement refusée il y a seulement quelques années). Les nationalistes espagnols auraient ainsi ouvert d'importantes brèches dans les files indépendantistes catalanes, attirant cette partie du PDeCat qui se passerait volontiers de l'affrontement et préférerait continuer à louvoyer dans une situation - l'autonomie au sein de l'État Espagnol - qui a longtemps fait la fortune des libéral-conservateurs de Barcelone.

Une partie importante, même si elle n'est pas encore majoritaire, du parti nationaliste catalan a en fait été amenée à embrasser la revendication de séparation d'avec Madrid par des années de mobilisation populaire et par la pression d'une gauche indépendantiste et radicale qui a connu ces dernières années une forte croissance.

Pendant des décennies, le parti de la petite et moyenne bourgeoisie catalane, Convergence Démocratique, qui vient de se transformer en Parti Démocratique Catalan, a exploité les revendications indépendantistes pour obtenir de Madrid le monopole du pouvoir au niveau local. En échange du soutien aux gouvernements des partis nationalistes espagnols et de la digue qu'il opposait aux mobilisations et aux revendications authentiquement indépendantistes, le parti de l'entrepreneur Jordi Pujol, puis d'Artur Mas, a pu gérer tranquillement les affaires locales même au moyen de méthodes clientélistes et d'un degré élevé de corruption. C'est contre ses politiques libérales et autoritaires et contre la corruption de ses leaders, aussi bien que contre les coupes féroces dans le welfare (avantages sociaux)  pratiquées par la troïka et gérées depuis Madrid, que le mouvement populaire catalan a grandi, renforçant la gauche indépendantiste et l'associationnisme catalaniste.

L'équilibre politique et social inauguré grâce au pacte qui conduisit à la Constitution de 1978 s'est rompu dans les dernières années : non seulement le mouvement nationaliste catalan s'est notablement déplacé vers la gauche, mais il a embrassé avec détermination la revendication indépendantiste, faisant bouger les dirigeants du parti libéral-conservateur, obligés à adapter leur position pour ne pas être supplantés. Malgré leur changement de paradigme, les centristes du Président Puigdemont continuent à perdre des soutiens, largement dépassés dans les sondages par Esquerra Republicana (gauche nationaliste social-démocrate) et aiguillonnés par les mouvements de gauche anticapitalistes fédérés dans les Candidatures d'Unité Populaire (Cup). Une ouverture, de la part de Madrid, aurait pu, comme nous le disions, affaiblir le front du référendum et, tout au moins, retarder l'affrontement de plusieurs années, favorisant le renforcement des  secteurs régionalistes/autonomistes par rapport aux forces authentiquement indépendantistes et de gauche.

Mais le Royaume d'Espagne, héritier de la dictature de Franco et, avant elle, de Primo de Rivera, n'est ni l'Angleterre in même le Canada. Le nationalisme chauvin espagnol n'a jamais cessé de constituer le principal motif d'adhésion et d'identification de l'opinion publique moyenne espagnole, brandi comme une massue contre l'insurrection basque et, maintenant, contre les poussées émancipatrices catalanes.

Ce n'est pas seulement le Parti Populaire héritier de la Phalange, mais aussi Ciudadanos et une bonne partie des socialistes qui ne peuvent renoncer à une vision nationaliste agressive. Non seulement parce qu'ils la considèrent comme fondamentale pour leur identité politique, mais aussi parce que, du point de vue politico-électoral, elle rapporte. Des concessions "stratégiques" du PP face aux revendications des Basques et des Catalans pourraient coûter assez cher à Rajoy, avec un net effondrement de ses soutiens et, peut-être, la naissance d'une importante force politique sur sa droite. Le nationalisme espagnol est la bénédiction de la classe politique espagnole, dans la mesure où il a soutenu sa bonne fortune en déviant l'attention des populations des problèmes sociaux et économiques vers les méfaits des terroristes. Mais le nationalisme est en même temps sa malédiction, dans la mesure où il l'empêche de trouver une solution non traumatique et négociée avec Barcelone et Bilbao.

La fermeture, l'intransigeance, l’affrontement sans concession de Madrid et de ses institutions face aux revendications catalanes ont obtenu l'effet contraire à celui mis en avant : ils ont consolidé le front nationaliste catalan, subordonnant la position des régionalistes/autonomistes à celle des indépendantistes. En outre, la répression qui s'est déchaînée  ces derniers jours a obligé les forces fédéralistes catalanes et espagnoles - principalement Podemos et les partis de centre-gauche qui se réclament de la mairesse de Barcelone Ada Colau - à se rapprocher du front indépendantiste, même si elles ne partagent pas le mot d'ordre de la déconnexion et de la désobéissance et, en dernière instance, de l'indépendance. Ce n'est pas une question d'indépendance ou pas, c'est une question de démocratie et de liberté, répètent, ces derniers jours, les collaborateurs d'Iglesias et de Colau. Ce qui mobilise des secteurs sociaux de plus en plus larges et transversaux - selon les sondages, 80-85% des Catalans -, ce n'est même plus la revendication d'indépendance en soi, mais la volonté de pouvoir voter, donner son avis, décider.

Même des sections importantes du Parti Socialiste Catalan, qui, dans les années passées, avait déjà perdu des segments importants, partis grossir les files indépendantistes ou fédéralistes, ont accentué leurs critiques non seulement envers Rajoy, mais envers leur propre maison mère de Madrid, trop tolérante à l'égard des démonstrations de force du PP.

Peut-être les opérations de commando de la Police Espagnole en Catalogne ont-elles porté un coup très dur à la machine électorale mise en place par la Generalitat, peut-être les indépendantistes ne seront-ils pas en mesure de faire voter des millions de citoyens dans une situation de véritable occupation militaire du territoire catalan. Peut-être les arrestations et confiscations ne permettront-elles pas aux citoyens de pouvoir décider. Mais, dans tous les cas, la brutale répression déployée par Rajoy avec la complicité du PSOE et de Ciudadanos, et l'enthousiasme des milieux les plus réactionnaires donneront raison aux indépendantistes. L'usage de la force brutale de la part de Madrid démontre la totale incapacité de la classe dirigeante nationaliste espagnole à retenir la Catalogne au moyen de la participation à un destin commun, de la discussion, de la persuasion. Quelle que soit l'issue, c'est la force et non la démocratie qui l'emportera, et un projet national exclusiviste, soutenu au siècle dernier par deux dictatures, et par l'auto-réforme du régime franquiste - avec la création du "Régime de 78"- aura perdu tout reste de légitimité non seulement aux yeux des Catalans, mais aussi des autres nationalités qui se sentent emprisonnées dans la cage du Royaume d'Espagne.

Si l'on ne comprend pas comment et pourquoi on est arrivé à la convocation d'un référendum qui constitue un acte de rupture à l'égard de la légalité de l'Etat espagnol et la création d'un contre-pouvoir, on ne peut que faire une lecture erronée des événements.

Les habituels jugements en vogue dans une gauche idéologique autant que distraite et désinformée - "Les Catalans sont comme les partisans de la Ligue du Nord", "Les Catalans veulent partir parce qu'ils sont riches" - ne se fondent sur aucune analyse sérieuse concrète, historique et politique.

Au niveau politique, la "question catalane" - qui du reste est la question d'un État espagnol fruit d'un processus de construction incomplet et donc autoritaire - s'est formée au XIXème siècle, mais elle a des origines beaucoup plus anciennes. Rien à voir avec les assez récentes revendications autonomistes lancées dans les dernières décennies par la moyenne et petite bourgeoisie de certains territoires européens, qui, écrasée et affaiblie par le processus de globalisation capitaliste et par la tendance continentale à la hiérarchisation et à la concentration de la richesse et du pouvoir, tente de se tailler une nouvelle zone franche en s’accrochant au panzer allemand. De ce point de vue -nous avons déjà écrit sur ce sujet -, les événements qui ont conduit à la convocation des référendums pour une plus large autonomie en Vénétie et Lombardie (l'Emilie Romagne pourrait bientôt s'y ajouter) sont de signe complètement opposé à tout ce qui se passe en Catalogne. Certes, il est vrai qu'une partie des Catalans aspire à l'indépendance parce qu'ils pensent ainsi soustraire leurs ressources à la redistribution à l'égard des territoires les plus pauvres prévue dans le cadre de l'État unitaire espagnol. Mais il est vrai aussi que la majeure partie des indépendantistes ne partagent pas cette vision égoïste, et que le mouvement indépendantiste catalan est de tonalité progressiste, inclusive et solidaire, fruit de la force et de l'enracinement des forces de classe et des syndicats et d'une combativité populaire traditionnelle.

La Ligue du Nord utilise depuis années la Catalogne pour sa propagande, misant sur un effet domino. Ici un exemple de 2014

Au contraire, les promoteurs des référendums lombardo-vénètes essaient de profiter de l'opération d'ingénierie territoriale et institutionnelle lancée il y a des décennies par l'Allemagne et étendue à l'Union Européenne dans une tentative de redessiner les pays du continent sur la base de ses exigences économiques et stratégiques. Une plus grande autonomie du point de vue administratif et économique dans les régions qui, à elles seules, produisent un important pourcentage du PIB italien et la plus grande partie des exportations, est parfaitement en accord avec l'exigence de la part de Berlin et Bruxelles d'intégrer directement quelques territoires intéressants et attrayants d'autres États au sein de leur propre mécanisme direct de gouvernance, abandonnant à elles-mêmes les régions moins attrayantes (par exemple un Mezzogiorno italien dont les limites se déplacent de plus en plus vers le Nord...). Au contraire, la rupture entre la Catalogne et l'État espagnol crée de l'instabilité aussi bien pour Madrid que pour Bruxelles qui,  avec, certes, diverses nuances selon les divers leaders et pays, confirme de fait son soutien à Rajoy et à l'inviolabilité des frontières. L'UE préfère de loin une riche Catalogne autonome à l'intérieur de l'État espagnol à la scission entre Barcelone et Madrid.

De ce point de vue, certaines déclarations sibyllines de la diplomatie de Washington - "nous travaillerons avec le gouvernement ou l'entité qui sera légitimée par le référendum", a dit la porte-parole du Département d'État Heather Nauert le 14 septembre dernier - montrent un intérêt des USA à un affaiblissement éventuel de l'Union Européenne consécutif à l'indépendance catalane.

Si, dans le cas des régions autonomistes du Nord de l'Italie, la revendication de la Ligue du Nord est le fruit de la mobilisation et de l'expression d'une seule famille politique, dans le cas catalan, la mobilisation indépendantiste est transversale et représente l'aspiration d'un peuple entier.

En outre, si, dans le cas lombardo-vénète, les classes entrepreneuriales locales sont les artisans du processus d'autonomisation qui pourrait valoriser et relancer leur rôle dans le cadre d'une filière économique européenne de plus en plus centralisée, en Catalogne, par contre, la grande et moyenne bourgeoisies sont résolument hostiles au front indépendantiste et au référendum du 1er octobre, qu'elles considèrent comme un obstacle à leur intégration au sein de la bourgeoisie espagnole qui leur garantit pouvoir et projection internationale (par exemple dans les colonies latino-américaines). Les déclarations de guerre du MEDEF catalan contre la "sécession" sont dans ce sens plus qu'explicites, et les exclure du débat représente une grave erreur. On ne peut rester indifférents quand la quasi-totalité des syndicats catalans, y compris ceux de tradition espagnoliste, s'alignent contre l'État, ou quand des milliers de dockers des ports de Barcelone et Tarragone boycottent le dispositif répressif mis en place par Madrid en Catalogne.

Si l'on considère en même temps le rôle de la gauche indépendantiste dans le processus d'émancipation nationale du peuple catalan, l'hostilité de la bourgeoisie catalane envers l'indépendance, la forte tradition de mobilisation démocratique et antifasciste de Barcelone, les problèmes objectifs que la sécession d'avec Madrid créerait à un État autoritaire et corrompu, pour ne pas parler de l'instabilité produite dans le cadre étroit de l'Union Européenne, on ne peut qu'émettre un jugement positif sur la poussée émancipatrice du peuple catalan. Se ranger du côté du statu quo au nom de la légalité - qui est le fruit de rapports de pouvoir et a souvent peu de rapports avec la justice - serait une très grave erreur, et à plus forte raison pour ces forces qui se réclament du changement et du progrès social. Les événements catalans pourraient représenter une excellente occasion, pour la gauche et les communistes, d'affronter avec sérieux le sujet de la question nationale, en partant de l'analyse concrète de la situation concrète.

Non seulement les revendications nationales sont encore vivantes aussi et surtout à l'intérieur des frontières de l'Union Européenne et de l'État italien lui-même, mais, du fait de la crise économique et de la perte de légitimité des mécanismes de la démocratie formelle bouleversés par le processus de centralisation européenne, elles reprennent vigueur et deviennent de formidables instruments de mobilisation sociale et politique. Se cacher la tête dans le sable ou se ranger du côté des États contre les peuples ne servira à rien, sinon à priver encore plus d'influence la gauche et à la rendre encore plus inutile.

Marco Santopadre

Original: Catalogna: comunque vada, Madrid ha già perso

Traduit par Rosa Llorens

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче

Source : Tlaxcala, le 30 septembre 2017


 
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