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« Passer de la lutte pour la terre à la lutte pour le territoire »

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Franck Gaudichaud entretien avec Peter Rosset, de la Vía Campesina

Peter Rosset est chercheur au Colegio de la Frontera Sur (ECOSUR www.ecosur.mx), centre public d'investigation scientifique au Chiapas (Mexique) et membre de l'équipe technique de La Vía Campesina Internationale (https://viacampesina.org/es), où il accompagne les processus de l'agroécologie au niveau mondial.

Nous avons eu la chance de le connaitre il y a quelques mois lors du 4éme Séminaire International des Etudes Critiques du Développement intitulé “Repensando el desarrollo en América Latina: Hacia un nuevo paradigma para el siglo 21”, organisé par des chercheurs de l’Université de Zacatecas[i]. Il nous paraissait intéressant de revenir avec Peter sur certains des thèmes débattus lors de ce séminaire, en particulier la question des luttes paysannes à la lumière de l’actualité sociopolitique latino-américaine, une actualité tendue et complexe, mais toujours riche de nombre d’expériences alternatives en construction[ii].

Peter Rosset

FG : Tout d’abord, une question très générale : quel est l'état du mouvement syndical paysan au niveau régional ?

PR : En Amérique latine, depuis plus d’une décennie, nous sommes face à une situation très difficile. Une vague d'investissements, provenant du marché spéculatif, capitalise beaucoup d'activités extractivistes comme l'exploitation minière, l'agro-industrie, les plantations forestières, les méga-barrages ; activités qui mènent au déplacement des communautés rurales tant paysannes qu’indigènes et afro-descendantes. Il existe donc une confrontation territoriale très forte, très grave au niveau continental. De plus, en raison de l'effondrement des bulles spéculatives dans certains pays, telles que la bulle immobilière aux États-Unis, le capital financier est toujours à la recherche de nouveaux domaines où spéculer et investir. Ainsi, il a redécouvert la richesse du secteur agricole. Cela génère un gigantesque accaparement des terres et affecte aussi beaucoup les processus politiques des pays qui se retrouvent - et c’est la nouveauté de ces dernières années – pris dans les mailles d’une alliance entre le capital international spéculatif financier et le capital extractiviste multinational et/ou national. Et ce, indépendamment du fait que les gouvernements soient apparemment de gauche ou de droite.

L’utilisation de médias de masse, comme par exemple Televisa au Mexique ou Red Globo au Brésil, rend cette alliance encore plus difficile à combattre. Ces médias sont présents dans toutes les maisons du matin au soir et affectent la façon de percevoir le monde de leurs occupants, d'une manière très préjudiciable. Tout cela attaque la démocratie en Amérique latine, par des coups d'État violents ou par ceux dits « lights », qu’il s’agisse de coup d’Etat « parlementaire », « judiciaires », etc., jusqu'aux « coups d’État électoraux » obtenus à partir de campagnes médiatiques massives. Nous voyons cela en Haïti, au Honduras, au Paraguay, en Argentine, au Brésil, en Bolivie (où Evo a perdu le référendum), au Venezuela (où les bolivariens perdent le contrôle du parlement) et en Equateur (où Correa décide finalement de ne pas se représenter).

On ne peut pas dire que ces divers gouvernements aient été vraiment « bons » au sujet de la terre, mais la nouvelle droite montante, alliée à l'agrobusiness, à l'exploitation minière et au capital financier, est une droite violente, qui va lancer une chasse aux sorcières contre les mouvements sociaux, une super-criminalisation de la lutte sociale. Cela rend la situation extrêmement compliquée.

FG : Quels sont les principaux axes de discussion et les réponses concrètes du syndicalisme paysan dans ce nouveau contexte ?

PR : Il y a une évolution de la pensée des organisations paysannes et indigènes, des syndicats de travailleurs ruraux, des populations sans terre, etc., qui est que puisque le capital a une approche territoriale qui vise à (re)configurer les territoires pour l'exploitation minière, pour la monoculture, et bien nous, mouvements populaires, devons aussi repenser notre lutte. C’est un défi qu’a relevé La Vía Campesina : « transformer la lutte pour la terre par la lutte pour le territoire », tant en défendant ces territoires face à l’agro-industrie et à l'exploitation minière. Une lutte pour le territoire et sa préservation signifie des alliances entre les populations qui le partagent. Entre indigènes, paysans, afro-descendants, pêcheurs, éleveurs nomades et habitants des forêts, etc. Cela représente un défi très important.
Comment faire pour que nos territoires agricoles soient différents de ces territoires agro-industriels et miniers ? Cela demande de mettre fortement l’accent sur l'agroécologie, en récupérant des connaissances ancestrales et populaires et en créant la souveraineté alimentaire au niveau local. Sans oublier une idée, ancienne pour les mouvements indigènes, mais nouvelle pour les mouvements paysans : nous devons construire des autonomies, au moins des autonomies relatives, dans tous ces territoires.

FG : En ce qui concerne ce passage de la lutte pour la terre à la lutte pour le territoire, peux-tu nous donner quelques exemples concrets ?

PR : Nous avons l'un des meilleurs exemples ici au Mexique. C’est le mouvement zapatiste au Chiapas, qui je pense est le meilleur exemple au niveau mondial d'un processus d'autonomie territoriale. Ils ont construit tous les axes de l'autonomie, depuis l’autogouvernement jusqu’à l'administration de la justice, l’autonomie de la santé, de la production, du transport et la mise en place d’une formation considérable de cadres parmi les jeunes, les femmes, etc. Ceci grâce à l'augmentation d’une production alimentaire locale et des méthodes agroécologiques. C’est vraiment un exemple pour toute l'Amérique latine. Mais un exemple qu’il reste difficile de percevoir, parce qu'il existe un veto médiatique total sur ce sujet, un boycott de l’information, sur tout ce qui touche à l'autonomie zapatiste.

FG : Et si nous parlions d'un autre mouvement emblématique de Notre Amérique, à savoir le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST) au Brésil, quelle est sa situation actuelle ?

PR : Le MST est dans une position très difficile. Les gouvernements du PT ont largement échoué à remplir leurs promesses, ils ont réalisé moins de réforme agraire que le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso… Mais ce qui a surgit avec le coup d’État institutionnel contre Dilma Roussef de juin dernier est bien pire que les gouvernements du PT. Par exemple, un candidat de droite a dit qu’il faudrait donner à chaque citoyen un fusil pour tuer un paysan sans-terre. C’est d’une extrême violence !

La position du MST et désormais de la Coordinadora Latinoamericana de Organizaciones del Campo (CLOC/Vía Campesina: www.cloc-viacampesina.net), est que, compte-tenu de cette situation, d'une part il faut défendre la démocratie (plutôt que de défendre un président spécifique ou un parti) face à cette droite réactionnaire, et d'autre part, que nous autres mouvements sociaux devons repenser la relation entre mouvement social, parti politique, politique électorale et l'État. Évidemment, selon les différences conjonctures de chaque pays. Mais avec toutes ces attaques, comme ces coups d’État, nous devons repenser tout cela. Les gouvernements progressistes n'étaient finalement pas si « progressistes » que ça et la droite elle fait très peur. Alors, à ce stade quelle doit être notre réponse collective ? Après nous être bercé d’illusions sur l’État et la prise de l’appareil d’Etat par les élections, je pense que nous sommes maintenant face à une désillusion croissante, et ceci nous pousse à essayer de construire, par la base, des autonomies, au moins partielles, dans nos territoires.

FG : Au sein de Vía Campesina ce sont des axes de travail actuellement?

PR : Je pense que le document le plus important auquel on puisse se référer pour illustrer tout cela, est la déclaration de Maraba[iii], issue de la Conférence internationale pour la réforme agraire, organisée par La Vía Campesina en avril 2016, à Maraba, Brésil. Presque tout ce que j'ai dit jusqu’ici se trouve dans cette déclaration.

FG : En prenant pour point de départ le mouvement paysan et syndical paysan, quelles alliances et « ponts » sont possibles avec les travailleurs urbains ?

PR : Cette problématique essentielle est très présente dans l’agenda de La Vía Campesina. Je peux donner un exemple concret, dans l'État de Rio Grande Do Sul, où toutes les organisations de La Vía Campesina, qui sont nombreuses au Brésil, sont parvenues à un accord avec les syndicats urbains : dans les usines où il existe des cantines ouvrières, les syndicats qui les gèrent ont conquis le droit à la mise en place d’une politique publique appelée le Plan Camponês, ou «plan paysan», qui alloue des ressources publiques pour permettre une relation de vente directe avec les coopératives agricoles, aussi bien pour les restaurants ouvriers que pour la vente d’aliments sains pour les familles des travailleurs. Ce plan inclut des crédits pour la production écologique des familles paysannes et pour le transport des aliments. Une politique, soutenue par l'État, qui donne les moyens d’une réelle relation entre paysans et ouvriers. Mais, alors qu’après beaucoup de pression, le Ministère du Développement Agricole (MDA) venait d’accepter la possibilité de rendre nationale une telle politique publique, au premier jour du coup d'État, le président par intérim du Brésil, Temer, a décrété l’extinction du ministère ; le MDA a disparu...

FG : En ce qui concerne la question des alliances, comment articuler et dépasser les différents points de vue entre les travailleurs agricoles, les journaliers et les communautés indigènes ?

PR : Je pense que La Vía Campesina et la CLOC constituent un grand lieu de rencontre entre les savoirs et les cultures, et je dirais que dans la CLOC- Vía Campesina regroupe au moins trois ou quatre grandes cultures politiques, idéologiques, identitaires : la culture indigène, la culture paysanne métisse et la culture ouvrière, du travailleur journalier rural, et peut-être pourrions-nous dire également la culture afro-descendante. Ces cultures se retrouvent au sein de cet espace unitaire, avec des idées différentes, et grâce à un débat très riche. De la réunion des différents points de vue émergent des idées nouvelles. Par exemple, celle de la souveraineté alimentaire qui a surgit comme une idée clef de ces rencontres entre cultures, expériences et histoires de lutte.

Notes:

[ii] Cet entretien a été initialement publié en français par la revue trimestrielle ‘FALmag’ de l’association France Amérique Latine : www.franceameriquelatine.org/falmag. Transcription réalisée par Rocío Gajardo Fica, traduit de l’espagnol par Florence Landriot pour FALmag.

Franck Gaudichaud, pour La Pluma, Santiago du Chili, le 19 décembre 2016. 

Original : "Transformar la lucha por la tierra en disputa por el territorio"


 

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