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Mort de Günter Grass, l'écrivain allemand qui n'aimait pas l'Allemagne

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David CaviglioliBisL'auteur du "Tambour", prix Nobel 1999, avait 87 ans. Retour sur une vie faite de grands honneurs et de polémiques violentes.

On a pris l’habitude de surnommer Victor Hugo «l’homme-siècle», à cause de ses dates de naissance et de mort (1802-1885), et parce qu’il avait été de tous les enthousiasmes du fulgurant XIXème siècle français.

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Günther Grass (c) AFP

Il faudrait trouver un sobriquet comparable pour Günter Grass, l’écrivain allemand qui est mort ce lundi 13 avril 2015 dans une clinique de Lübeck, au nord de son pays. Il y a des hommes qui, plus que d’autres, incarnent une histoire. Remonter le cours de sa biographie donne le sentiment d’être l’archéologue de ce pays énigmatique et effrayant, de déterrer les strates de son passé fait d’horreur et de raffinement, de damnation et de rachat. Il a plusieurs fois déclaré que «l’Allemagne ne sera jamais un pays comme un autre». Il se trouve qu’il n’a, lui-même, pas été un écrivain comme un autre.

Günter Grass est né le 16 octobre 1927 à Dantzig, ce corridor maudit qui, douze ans plus tard, servira de déclencheur à l’invasion allemande de la Pologne. Son père est allemand ; sa mère est cachoube, issue de cette minorité slave que les nazis assimileront aux Polonais. Aujourd’hui Dantzig, où est né Schopenhauer (y naître rend visiblement sceptique), s’appelle Gdansk. C’est une ville polonaise. Günter Grass vient d’un endroit qui n’existe plus :

La reconnaissance définitive de la frontière Oder-Neisse – qui implique pour moi la perte de mes racines – est l’un des tributs à payer pour les crimes que nous avons commis contre l’humanité.

Il n’a jamais fait mystère du dégoût que lui a inspiré sa «jeunesse allemande modèle», comme ça a été écrit ici ou là.

De 10 à 14 ans, j'ai été enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes à l'âge où l'on est très réceptif, très impressionnable. J'étais fasciné. J'ai marché, chanté, braillé... A 16 ans j'étais soldat, puis à 17, blessé et fait prisonnier par les Américains. C'était en 1945. Je fus épouvanté lorsque j'ai pris conscience de l'ampleur des crimes. Avec le recul du temps, en vieillissant, la honte de cette adolescence abusée s'accroît en moi, en même temps qu'augmente le sentiment d'incapacité à surmonter ce passé.

Il avait déclaré ça au «Nouvel Obs» en 1995. A l’époque, on ne prenait pas la mesure de sa sincérité. Cette «honte», ce «sentiment d’incapacité à surmonter ce passé». C’étaient des expressions dures, mais il les énonçait avec facilité. Il racontait volontiers qu’il avait servi dans la Luftwaffe, dans une unité antiaérienne. On ignorait qu’il taisait l’essentiel.

"Scepticisme insurmontable"

En 2006, quelques jours avant la parution de son autobiographie, «Pelures d’oignon», il avouait avoir volontairement servi dans la Waffen-SS, secret qui «le hantait depuis toujours»:

Je m’étais porté volontaire, pas pour les Waffen-SS, mais pour les sous-marins, ce qui était tout aussi fou. Mais ils ne recrutaient plus. Les SS au contraire ont enrôlé tout ce qu’ils pouvaient durant ces mois de 1944-45.

Même au moment de l’aveu, il ne pouvait pas s’empêcher de se chercher des circonstances atténuantes. «L’affaire Grass» – ce n’était pas la première – avait bien sûr déclenché un tollé monumental. Certains avaient réclamé qu’on lui retire son prix Nobel, reçu sept ans plus tôt. Salman Rushdie avait pris sa défense, le comparant à Céline, ce qui n’avait pas dû lui faire plaisir. Daniel Cohn-Bendit avait fait preuve de compréhension, mais s’était avoué gêné par sa «lâcheté»:

Manifestement, il n'a pas tiré un coup de fusil. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps pour en parler? Je crains qu'il ait été lâche. Sa tache, c'est la lâcheté, et non la honte d'avoir été dans la Waffen SS. Certes, il a été fasciné par le nazisme à l'âge de 15 ans. Mais il avait déjà parlé de cette fascination, de cette séduction de Hitler.

Certains, enfin, comme José Saramago, autre Nobel, s’étaient émus de ce que cet aveu sorte dans le contexte d’une campagne promotionnelle. Difficile de savoir ce qui s’est passé dans l’esprit de Günter Grass. La révélation aura au moins eu l’intérêt de mettre chacun d’entre nous face à la complexité des vies traversées par la guerre. Grass, qui n’avait jamais prétendu être un héros, disait:

L’homme qui vous parle n’est donc ni un antifasciste éprouvé ni un ancien national socialiste : plutôt le produit hasardeux d’une génération née à moitié trop tôt et infectée à moitié trop tard.

Cette honte chevillée au corps structurera bien entendu son engagement politique. Le mégaphone vissé au poing, au premier rang des campagnes pour le droit à l’avortement, le pacifisme, l’antiracisme, Günter Grass était en quelque sorte le Sartre allemand. Un Sartre social-démocrate, faut-il immédiatement ajouter. En 1969, il parcourt la RFA en caravane pour la campagne de Willy Brandt. Il se dit alors atteint d’un «scepticisme insurmontable» envers «toute idéologie qui prétend fixer des mesures absolues».

En 1974, il publie «Journal d’un escargot»: l’escargot, totem politique. Grass fait l’éloge de la lenteur, de la politique comme art nécessairement imparfait. Et, paradoxe, il a défendu cette éthique de la placidité avec hystérie. Même la pondération est un sport de combat. En Allemagne, pays traumatisé par l’incapacité de la République de 1918 à combattre la fureur du verbe nazi, cette posture a un sens. Le philosophe Golo Mann, fils de Thomas, a dit de Grass qu’il était «un intellectuel de gauche qui a fait ce qu’ont omis ceux de la République de Weimar».

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(Sipa)

"Une sorte de tourbillon"

Cette alacrité du verbe politique, puisqu’il était écrivain, est éminemment littéraire. «Der Spiegel», hebdomadaire qui l’a maintes fois attaqué, estimait qu'«il a donné naissance, en un livre, à la littérature allemande d’après-guerre.» 

Ce livre, c’est bien sûr «le Tambour». Après la guerre, Günter Grass vit pauvrement dans l’Allemagne dévastée. Il est ouvrier agricole, manœuvre dans une mine. Il part faire des études d’art à Düsseldorf puis à Berlin-Ouest. Il apprend la sculpture chez Karl Hartung, sculpteur mineur, marqué par le modernisme.

Pendant ces années 1950, il adhère au Groupe 47, célèbre mouvement littéraire qui entend, comme beaucoup de mouvements de cette époque, trouver une écriture qui permette de sortir de l’âge noir. Il y côtoie Hans Werner Richter, qu’on ne lit pas beaucoup chez nous, ou Hans Magnus Enzensberger, auteur de «Hammerstein ou l’intransigeance», qu’on lit déjà plus.

Les gens du 47 le traitent comme un cadet, jusqu’au week-end de la Toussaint 1958 : dans une auberge enfumée du sud de la Bavière, Grass leur lit les deux premiers chapitres du «Tambour», roman écrit lors de ses années passées à Paris, crevant de faim, dans un meublé de l'avenue d'Italie. Richter, le chef, se souviendra que «sa lecture semblait sortie d’une sorte de tourbillon».

Le roman obtient le prix du Groupe 47. (En 2010, interrogé sur son prix Nobel, il dira que «le prix du Groupe 47 a été bien plus important pour moi.») « Le Tambour» se présente comme l’autobiographie picaresque d’un certain Oskar Matzerath, doux-dingue puéril et surdoué qui a traversé le nazisme, la guerre, l’invasion soviétique. Il sort en 1959, et impose Günter Grass parmi les grands noms de la littérature allemande, aux côtés d’un Arno Schmidt, dont la prose a aussi quelque chose de déjanté. C'est un roman obscène, sexuel, irrévérencieux. On lui refuse le Bremen Literaturpreis. En RDA, «le Tambour» est conspué pour sa «prose adolescente», typique de la «littérature décadente».

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L'affiche de Topor pour le film "le Tambour" (1979)

On entend, en Allemagne, que Günter Grass n’a jamais réitéré l’exploit littéraire du «Tambour». Toujours est-il que son œuvre sera prolifique, et toujours marquée par le désir de réinventer la narration romanesque, en allant chercher dans l’essai, le documentaire, le journal, en mêlant les voix, les niveaux de récit, dans une langue résolument inventive. Mais ce qui caractérise le plus Grass, c’est l’autorité de sa prose, comme l’écrit le critique Fritz J. Raddatz dans ses Mémoires, «ce geste dominateur qui dit : ‘Maintenant, je veux parler’».

Bernard Lortholary, un de ses traducteurs français, loue «l’écrivain de langue allemande le plus important de ces cinquante dernières années»:

Sa langue est d’une richesse et d’une virtuosité incroyables. Elle est charnue, débordante, baroque, absolument admirable. Tout en restant accessible au grand public, contrairement à celle d’un Arno Schmidt. S’il fallait le comparer à un Français, ce serait Céline.

Prenez n’importe quelle page, c’est à la fois un plaisir et défi. C’est un peu difficile à transposer dans une autre langue, mais ç’a été une joie de s’y essayer.

Cette sophistication de la langue n’est pas sans rapport avec le fait qu’il soit à moitié allemand. La plupart des grands romanciers de langue allemande ne sont pas tout à fait allemands. Fontane venait d’une famille de huguenots français ; Musil avait des origines roumaines ; Kafka est né et a vécu à Prague.

Démolisseur

Petit à petit, toutefois, Grass a fini par lasser. Son omniprésence médiatique, sa colère sans fond, ses éructations contre Helmut Kohl ont failli faire de lui un guignol de l’info. Il s’est attiré la colère de la presse allemande, qui se lasse vite, comme toutes les presses de tous les pays. En 1992, il décide d’arrêter la politique, déçu par le SPD, auquel il avait adhéré dix ans plus tôt. Il y reviendra vite, à la politique.

Surtout, il est une des rares voix à dénoncer la réunification allemande, «ce monstre dont Kohl est l’accoucheur», comme il l’écrit dans «D’une Allemagne à l’autre», son journal de l’année 1990. En 1995, il publie «Toute une histoire», roman dans lequel il démolit la démolition du Mur, qui lui vaut un lynchage médiatique en règle.

Comme il y écrit, dans la bouche de son narrateur: «Tout ce qui est allemand est miné par la médiocrité», on lui reproche de haïr son pays. Comme ce même narrateur affirme: «Dans ce monde imparfait, [la RDA] était une dictature confortable», on l’accuse d’aimer la Stasi, d’autant qu’il avait publiquement défendu Christa Wolf, l’écrivain est-allemande dont on venait d’apprendre qu’elle avait eu des liens avec la police politique. On ne lui pardonne pas de voir cette réunification comme une «annexion» de la RDA et l’imposition d’un «capitalisme sauvage».

On lui pardonne encore moins de l’avoir comparée, cette réunification, avec «la première unification nationale de l’Allemagne, celle de 1871, et la proclamation de l’Empire allemand par Bismarck», qui a «engendré deux guerres mondiales». Cette réunification sur l’autel de la paix, énième avatar du vieux démon germanique? La thèse ne passe pas. «Der Spiegel» mène campagne et publie une Une montrant Marcel Reich-Ranicki, le Bernard Pivot d’Outre-Rhin, en train de déchirer le livre d’un geste rageur.

Grass sera sauvé quelques années plus tard, en 1999, par l’obtention du prix Nobel. L’Académie suédoise loue en lui «un homme des Lumières, à une époque qui s’est lassée de la raison». L’âge avançant, sa pondération sociale-démocrate a laissé place à un antilibéralisme de plus en plus virulent. Grand penseur de la culpabilité collective, il a pris en horreur le triomphe économique de la droite allemande. Il y a quelques années, il déclarait: «Plusieurs fois par an, pour des étapes relativement prolongées, je ressens le besoin de quitter ce pays extrêmement fatigant.» Aujourd'hui, il a quitté pour de bon une Allemagne qu’il n’a jamais aimée.

David Caviglioli

Source : L’Obs, 13 de abril 2015

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