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Tout doux, tout mou : le coup d'État new look

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Ces vieux affreux, les pires du quartier, ceux qui faisaient le sale boulot pour les petits messieurs, les militaires, ont été écartés. Les élites n'envoient  plus leurs  propres enfants étoffer leurs rangs. Il n’y a plus de noms en double et ils ne sont plus invités aux réunions conspiratives des grands messieurs  qui commencent à les regarder avec méfiance. Les coups d’État militaires, ce cauchemar infini, sont devenus suspects, ont perdu de leur glamour, sont passés de mode. On parle maintenant de coups mous.

 

-Au Paraguay, ça a été un coup d'État ?
-Non, ça a été une destitution politico-judiciaire
-C'est quoi, la différence ?
-Le coup d'État, c'est vintage

Daniel Paz y Rudy, Argentine

Le coup mou consiste à travestir une minorité en majorité, à en amplifier les revendications, à  crisper les controverses et les affrontements, à décrédibiliser la véritable majorité qui gouverne, jusqu'à la faire chuter au moyen de quelque farce judiciaire comme au Honduras, ou parlementaire comme au Paraguay ou en forçant une intervention étrangère comme on est en train d'essayer de le faire au Venezuela. C’est plus compliqué que les coups d’État militaires mais à la différence de ces derniers, c’est dans l’air du temps,  avec l'archétype du tyranneau bananier dans le camp des méchants et des combattants de la liberté dans le camp des bons, avec des simulacres de luttes épiques remastérisées et des faux discours d’héroïsmes citoyens, tous, bons et méchants, présentés comme les protagonistes d’un film d’action de série B par les principaux outils de domination : les grandes entreprises médiatiques.

"Nous combattons avec des armes psychologiques, sociales, économiques et politiques"
Gene Sharp, idéologue du coup d'État soft

En d’autres temps, la droite a contesté à juste titre la gauche pour son absence de vocation démocratique. Cependant quand les gauches populaires non élitistes ni avant-gardistes se sont tournées vers la démocratie et ont gagné les élections, ce sont les droites qui n’ont pas accepté le jeu démocratique.

Les droites ont toujours à leurs côtés le pouvoir économique et le grand pouvoir de notre temps : les grands médias. Les gauches ont légitimé leurs gouvernements par le vote et ont été réticentes à s'appuyer sur la force parce qu’elles accordent de la valeur à cette légitimité qui est la base de leurs mandats. Ce sont des mouvements qualitativement différents de ceux des origines du XXème siècle. Ils ont développé une pratique électorale qu’ils ne connaissaient pratiquement pas auparavant. Ils ont perdu des élections et se sont maintenus dans l’opposition dans le cadre institutionnel. Ils ont gagné des élections avec beaucoup d’efforts et à la différence des anciens sectarismes, ils ont développé des stratégies avec beaucoup de flexibilité et d’amplitude, ils ont mis en place des gestions plus ou moins efficaces et ont formé des cadres de gestion qui leur faisaient défaut  auparavant. Ce sont des qualités qui n’étaient pas très caractéristiques des gauches ou des progressismes ou encore des mouvements nationaux et populaires du XXème. Ce sont pour l’essentiel des qualités de la démocratie.

Ces courants politiques latino-américains ont développé  leurs qualités démocratiques et ont été validés électoralement plusieurs fois. Au Chili, le socialisme est revenu avec Michelle Bachelet après le gouvernement de droite de Sebastián Piñera, au Salvador pour la deuxième fois la vieille guérilla du Front Farabundo Martí l’a emporté, cette fois avec un ex-commandant guérillero comme candidat.

Le vote démocratique est le principal allié de ces gouvernements. C’est pourquoi la droite affirme que la démocratie n’est pas seulement le vote. C’est certain. Si la majorité qui gouverne ne respecte pas les minorités, c’est une démocratie imparfaite. Dans le cas inverse, si les minorités veulent s’imposer au détriment des majorités qui ont gagné les élections, il n’agit pas non plus d’une démocratie imparfaite mais d’une dictature. C’est cela qu’on appelle les coups mous.

En avril dernier, au Venezuela, par exemple, Nicolás Maduro a gagné de  peu l'élection présidentielle contre toute l’opposition regroupée derrière la candidature d’Henrique Capriles. Sans aucune volonté démocratique, en perdant de peu, le candidat conservateur a ignoré le triomphe légitime de son adversaire. En cela, il a été soutenu par une campagne internationale des grands médias afin que personne ne reconnaisse le gouvernement Maduro. Jusqu’à aujourd’hui, la Maison Blanche ne l’a pas fait. L’opposition et Washington croyaient que ce faible avantage en faveur du bolivarien disparaitrait rapidement et qu’il en sortirait un gouvernement fragile, vulnérable à toute action de déstabilisation.

Trois mois après l'élection présidentielle, ont eu lieu les élections municipales. Dans un contexte très défavorable, après la mort du leader charismatique Hugo Chavez, qu’il a dû remplacer et avec de nombreux problèmes économiques, Maduro n’a non seulement pas perdu cet avantage mais il l’a augmenté de plus de dix points, soit plus d’un million de votes. Cela a été un désastre pour l’opposition qui croyait que le moment de casser le processus chaviste était enfin arrivé.

Capriles : Frappez tous sur vos casseroles et mettez le son de la salsa à fond. C’est ce que préconise Gene Sharp pour en finir avec une dictature

Le leadership de Capriles en a été ébranlé et Leopoldo López a voulu en profiter. Capriles continue à être majoritaire dans l’opposition et soutient une stratégie moins violente. Lopez est le fils d’une dirigeante de l’organisation Cisneros, le principal multimédia du pays et il a appelé les gens à descendre dans la rue jusqu’à ce que « Maduro soit viré ». Il y a eu des manifestations violentes avec des barricades et des francs- tireurs, et il y a eu des bavures dans la répression. C'est-à-dire que la minorité de la minorité est dans la rue, monte des barricades et dispose des francs-tireurs. Mais les médias présentent cela comme l’absence de contrôle d’une situation sociale et tentent de faire pression sur l’OEA pour obtenir une intervention étrangère. Voilà ce que serait un coup mou.

Le Venezuela n’est pas un paradis, il connaît des problèmes importants. Comme tous les pays latino-américains, il a été interpellé par la Commission Interaméricaine des Droits Humains sur la situation dans les prisons. Il existe un problème grave d’insécurité. Les étudiants se sont joints aux manifestations après l’assassinat de deux d’entre eux par des délinquants de droit commun. Le pays connaît aussi une inflation forte et une pénurie de certains produits. Mais il y a un gouvernement appuyé par la majorité de la population pour apporter des solutions à ces problèmes. Le secteur de Capriles a insisté sur le fait qu’il ne soutient pas les manifestations violentes. Seule une minorité violente se mobilise, comptant sur  le soutien des USA et des  grands médias de la région.

Pour appuyer ce secteur minoritaire de l’opposition vénézuelienne, les principales associations d’éditeurs de quotidiens en Amérique latine, parmi lesquels on compte La Nación et Clarín, d’Argentine, ont lancé le programme Todos Somos Venezuela ([Nous sommes tous le Venezuela]. A cette opération participent l’Association des Editeurs de Quotidiens et Médias d’Information (Andiarios), le groupe Diarios de las Américas [Quotidiens des Amériques] (GDA) et le Groupe  Periódicos Latinoamericanos (PAL) [Journaux latino-américains]. Dans ces corporations, sont représentées les chaines latino-américaines des grands médias écrits. L’opération prévoit que chaque journal devra publier une page intitulée Todos somos Venezuela, sin Libertad de Prensa no hay Democracia [Nous sommes tous le Venezuela, sans liberté de presse, il n’y a pas de démocratie], avec des informations qui seront élaborées par les médias d’opposition vénézuéliens.

La décision de cette corporation régionale revêt quasiment la forme d’une confession, même si un paragraphe précise que l’information officielle sera également publiée. Il s’agit d’une corporation qui prend le pas sur la souveraineté politique d’un pays, conspirant ouvertement  contre ses institutions démocratiques. Cela met en évidence la volonté de faire campagne, d’affaiblir le gouvernement de Maduro, de montrer l’image truquée d’un soi-disant soulèvement populaire et de déguiser des minorités violentes en majorité libertaire.

Le dispositif médiatique est la cavalerie des coups mous. Il engage toute sa puissance de feu contre le Venezuela, mais les manifestations d’opposition perdent peu à peu en intensité et la réalité plus complexe de ce pays commence à transparaître derrière cette image grotesque que fabrique le bloc de l’information. Un des  éléments en faveur de ce processus a été décision des gouvernements de l’Unasur d’appuyer  les institutions démocratiques – les ministres des Affaires étrangères réunis cette semaine à Santiago ont décidé d'envoyer une délégation à Caracas pour l'exprimer - et non de faire le jeu des secteurs de la droite d’opposition les plus violents comme le voulaient, au sein de l’OEA, le département d’État US et le président panaméen Ricardo Martinelli, un de ses agents régionaux.

Les forces politiques en général commencent à reconnaître une problématique intensément débattue   en Argentine avec la Loi des services de communication audiovisuelle. Le rôle anti-démocratique joué par des positions dominantes dans l’univers de l’information est de plus en plus évident. Cette semaine, l’expression de ce processus de réaction est illustrée par la décision du gouvernement mexicain d'obliger Televisa, le principal multimédia de ce pays et plus important en langue espagnole, à abandonner son monopole. Le combat pour la démocratisation de l’information est un combat pour démocratiser les sociétés et prévenir ces coups mous.

Luis Bruschtein

Original : Golpe blando

Traduit par  Pascale Cognet

Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : Tlacala, le 27 mars 2014

 
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